Le lendemain, nous prospectons diverses criques et chantiers en travail, et je puis constater que dans les parties non encore exploitées, le chef de l’établissement n’a point exagéré la teneur en or, du moins pour les premiers mois à venir. Les batées de prospection sont fort belles. Il semblerait que ces créoles exubérants dans leurs expressions de façon à rendre incroyable ce qu’ils disent, ne le sont plus dès qu’il s’agit d’une chose sérieuse, comme ces prospections qui sont la garantie de l’avenir et la raison d’être de l’exploitation. L’avenir à longue distance est plus difficile à prévoir, car les criques s’épuisent rapidement ; il faut donc en chercher sans cesse de nouvelles dans la région.

Nous avons à déjeuner un ananas frais, cueilli devant la maison ; il est délicieux. Il paraît que l’ananas des bois, qui est rougeâtre, a plus de goût encore, bien qu’il soit un peu moins fin. La fraise n’a pas plus de parfum, et je comprends fort bien qu’on compare l’ananas à une fraise géante ; il est aussi tendre, et n’a pas ces fibres ligneuses que nous connaissons dans l’ananas de conserve.

Nous partirons, après midi, pour l’établissement central du placer Souvenir. En route, nous prospectons deux criques qu’on tient en réserve pour l’avenir. Le directeur général du placer, M. Beaujoie, est venu nous rejoindre. Bien que souffrant de la fièvre, il est plein d’entrain. C’est un vieil ami de Sully, et l’on ne cause plus qu’en créole. Je ne trouve plus moyen de parler français.

Il y a de grosses montagnes à traverser pour aller au Central, des pentes raides et glissantes interminables ; ce pays est une série de bosses, dont l’une commence quand à peine l’autre est finie. Les sommets ne sont pas longs ; la descente suit de près la montée ; les rocs sont fort rares : on ne rencontre que des blocs isolés, des restes d’éboulements ; par contre, les troncs écroulés sont fréquents et obligent à des détours incessants.

Notre prospection est heureuse ; nous y passons près de deux heures, et puis nous reprenons notre course pour arriver à cinq heures et demie au Central. Nous avons vu en route le muscadier et cueilli des noix muscades. Leur seul avantage, pour nous, est de compléter ce qu’il faut pour une marquise, ce mélange exquis de champagne, de vanille et de citron. C’est une excellente boisson après une course. Les mineurs ne s’en privent pas. Après tout, quand on gagne de l’or, il faut savoir s’en servir.

Nous sommes toujours à 300 mètres d’altitude, et l’établissement central a le même aspect que celui de Nouvelle-France, mais il y a davantage de plantations : manioc, canne à sucre, maïs, bananes et patates. On est si loin de tout ici ! Il faut quatre semaines pour venir de la côte au placer par la Mana. Le trajet par l’Approuague, nouvellement découvert, raccourcit de dix à douze jours. M. Beaujoie est un homme prévoyant. Il y a déjà plusieurs années qu’il a commencé ses plantations.

Sur la galerie de la case directoriale, on jouit d’une vue un peu plus étendue qu’à Nouvelle-France. On distingue, à peine esquissées, il est vrai, les croupes de trois collines, la dernière en arrière des autres, ce qui élargit la perspective ; elle est tout de même bien bornée.

L’endroit, avant de recevoir le nom qu’il porte, s’appelait Bouche-Coulée. C’est une expression créole appliquée à une histoire que voici brièvement. Le premier exploitant de ce terrain n’avait pas pris de précautions suffisantes pour le délimiter. Lors du bornage officiel, il se trouva dépossédé par son voisin plus habile, le possesseur actuel. Furieux, il demanda à celui-ci une indemnité d’un million de francs. On ne se douterait pas que la vie dans les bois met en jeu des sommes si imposantes. Le procès, perdu à Cayenne, alla jusqu’en cassation et là encore l’arrêt fut contraire à l’ancien exploitant. Il perdit tout, terrain et indemnité, et en fut si stupéfait que la bouche lui en coula. L’expression créole, vigoureuse et imagée, traduit bien le désappointement ébahi. Cette langue a bien d’autres trouvailles heureuses, qui vaudraient d’être notées.

Nous passons une huitaine de jours ici à visiter les chantiers et à faire des prospections. La seule chose déplaisante est le voisinage des vampires la nuit. Il faut une lampe, car je n’ai pas de moustiquaire. Or, la lampe attire les moustiques, et ceux-ci empêchent souvent de dormir. Je ne puis suspendre mon hamac, car la chambre n’est pas assez grande. Cependant on a augmenté ma ration d’herbe séchée pour adoucir mon lit et je finis par y dormir confortablement, bien qu’avec un casque sur ma figure, pour écarter ces ennuyeux vampires.

La crique principale renferme des blocs de quartz, quelques-uns aurifères. A la jonction d’une crique latérale, il y a des quartz à veines jaunes et bleues extrêmement riches en or. La colline qui sépare ces deux criques est parsemée de blocs de quartz, mais le sol est formé de roche décomposée, jusqu’à une grande profondeur. Des fouilles, profondes de plusieurs mètres, ne rencontrent pas la roche solide intacte.