— On vole très peu l’or en Guyane, ajoute M. Beaujoie ; cependant j’ai vu rentrer un jour à Cayenne un jeune homme qui déclarait à ses bailleurs de fonds que la malchance l’avait poursuivi, et qu’il n’avait pu réaliser que 4 kilos d’or. Cela couvrait tout juste les frais de l’expédition et l’on allait s’en contenter, quand un marchand de Cayenne vint raconter que ce même jeune homme lui avait offert, la veille, 9 kilos d’or au prix du maraudage, c’est-à-dire pour la moitié de sa valeur. Naturellement on arrête le pauvre garçon ; il avoue et pour éviter le tribunal, renonce à la part qui lui revient dans ces 9 kilos d’or. Il repart pour son placer, et peu de jours après, on apprend qu’il avait déjà vendu en route 7 kilos d’or à Saint-Laurent du Maroni.

Ainsi, sur 20 kilos d’or, il en rapportait 4, mais c’est un fait très rare.

— Vos aventures sont simples, dis-je à M. Beaujoie, elles sont les mêmes en tous pays de mineurs de rivières, en Californie, en Alaska. C’est le droit du plus fort ou du plus rusé, d’Achille ou d’Ulysse. Nous avons en Europe une vie plus compliquée ; c’est avec des gens, des types, des caractères, qu’on a à lutter, beaucoup plus qu’avec des difficultés naturelles. Les aventures sont différentes.

J’ai connu en Bosnie un type d’aventurier plein d’énergie et fort intéressant. La Bosnie venait de s’ouvrir à la civilisation par l’occupation autrichienne. Un jeune Dalmate italo-slave, nommé D…, ayant une petite fortune, vit là une occasion superbe de prendre des concessions de mines en Bosnie, où le gouvernement turc, depuis des générations, interdisait le travail des mines. Ce gouvernement avait peur des grandes fortunes. Le jeune D… voyait juste. Il organisa une expédition en Bosnie, dépensa presque tout ce qu’il avait, et muni enfin de concessions en règle, il alla à la recherche des capitaux pour l’exploitation. A Vienne il ne réussit pas ; il vint à Paris.

C’était un homme adroit et intelligent, pourtant, malgré sa rouerie slave, un peu naïf. Il se présentait trop bonnement avec des affaires assez bien étudiées, et même ces affaires étaient réellement sa propriété personnelle.

Vous croyez que c’est la bonne manière d’agir en Europe, celle-là ? Détrompez-vous. C’est de la naïveté. On y perd son argent. Le capital se défie ; il veut gagner à coup sûr. Or, le propriétaire d’une mine en a trop vu les difficultés, et il ne peut s’empêcher de les dire. Il épouvante le capital. Et puis un Slave à Paris, c’est un personnage équivoque.

Pour comble, D… s’aboucha à Paris avec un malheureux lanceur d’affaires qu’il prit pour un grand capitaliste, et qui, en réalité, était dans une misère à peine dorée. Ce dernier, de son côté, crut à la fortune future et même actuelle de D… C’était à qui des deux éblouirait l’autre par ses rêves, et chacun se mettait pour l’autre en frais de costumes. Cependant les capitalistes, mieux au courant, riaient. Et la déconvenue de D… fut complète.

Il perdit ses dernières ressources, et même je vis vendre en Bosnie ce qui lui restait, ses meubles, ses chariots de minerai, ses selles, ses chevaux, et, parmi ceux-ci, une jument magnifique pour laquelle il avait une passion. C’était navrant. Cet homme avait des dettes ; ses créanciers le poursuivirent. Il écrivit des lettres si sincères et si désolées, si pleines de bonne volonté, que certains en furent désarmés. Ce n’était point une canaille, bien loin de là. Il avait cru aux mines de Bosnie, et sa croyance fut justifiée dans la suite pour l’une au moins de ces mines, car elle est en exploitation encore actuellement. Une autre, depuis douze ans, est encore en voie de développement.

Pourtant D… ne réussit pas à trouver son capital. C’est bien plus difficile, je vous assure, que de trouver une pépite en Guyane.

— A mon tour, dit Beaujoie, je sais une histoire fort curieuse qui s’est passée près d’ici au contesté franco-brésilien. Vous me permettrez seulement de ne vous dire avec précision ni le nom ni l’endroit. C’est d’ailleurs sans importance.