Il y avait donc, dans ce fameux contesté que la France n’a pas su conserver (l’Amérique aux Américains, qui sait !), des placers extrêmement riches. Des mineurs d’ici, de Cayenne et des Antilles, y ont fait des fortunes. C’était tout récemment. On a bien tiré cent millions d’or d’un endroit pas plus grand que la ville de Paris. Un lanceur d’affaires, comme vous dites, passa par la Guyane et le contesté, et alla proposer une affaire à Paris. Cette affaire n’était point à lui, à l’inverse de celle de votre D… Aussi sut-il la faire mousser. Savez-vous quel argument principal il donna pour frapper ses gens ? L’absence de toute loi dans le contesté franco-brésilien. On n’avait qu’à prendre le terrain ; rien qu’une commission à payer.
On prit le terrain, et pour s’établir suivant toutes les règles conseillées par des ingénieurs expérimentés (en Europe, mais non en Guyane), on fit un chemin de fer de cent kilomètres pour aller aux placers. Comme s’il fallait un chemin de fer pour transporter de l’or ! Et quant à transporter des dragues là-bas, vous voyez vous-mêmes qu’il faut y regarder à deux fois avant de le proposer.
Par économie, on fit ce chemin de fer du système monorail : un seul rail au lieu de deux. Naturellement les wagons ne peuvent se tenir en équilibre là-dessus. Il faut un cheval ou un mulet et par suite une route à côté du monorail. Au lieu de coûter moins cher, cela coûte beaucoup plus cher qu’une voie à deux rails, et il n’y a pas moyen d’y atteler une locomotive. C’est complet. Vous savez, les routes, là-bas, comme ici, c’est de la boue, les chevaux en font des fondrières. Actuellement, monorail et route sont enfouis sous la vase.
Bref, on dépensa des millions. Et savez-vous combien on retira d’or ? Huit kilos, voilà tout. Est-ce assez l’inverse des trouvailles de belles pépites ?
— Vous avez parlé des lois, dis-je. Permettez. Les capitaux savent bien prendre leur parti des lois, lorsque c’est nécessaire. Ce n’est pas là ce qui les gêne le plus. Ecoutez ce que me disait textuellement un jour certaine personne :
« Il arrive assez souvent, je l’avoue, que la valeur des mines est bien indifférente. Une seule chose importe : le marché. Placer des actions, les vendre. Les rapports d’ingénieurs peuvent être fort bien faits. Mais ils ne comprennent rien aux affaires, les ingénieurs. Ils se disent de bonne foi. Ils ont peut-être raison. Mais ils sont tantôt frappés de perspectives invisibles pour nous, pour le public, tantôt frappés de difficultés qui décourageraient tout le monde, si on les disait. Ils effaroucheraient le public. Nous sommes obligés de présenter leurs rapports.
« Ils sont rares, ceux qui comprennent leur avantage. Il faut montrer les possibilités d’une affaire, mais ses dangers, ses difficultés ! C’est fait pour couper les ailes à toute initiative. Le public ne comprend pas ce qui constitue le rôle exact d’une mine d’or, la chance, il ne l’admet pas, en France, du moins. En Amérique, en Angleterre même, c’est autre chose, on joue sur les mines comme sur une loterie. A la bonne heure. Et les chances sont bien plus grandes que sur une loterie. »
— Cet homme-là avait raison, dit Sully. Au public, il faut dire des choses simples, qui sautent aux yeux, qui sont criantes de vérité.
Par exemple, si l’on apporte une mine d’Amérique, des Etats-Unis, la première chose qu’on se dit, c’est celle-ci : « Comment ? Mais les Américains sont si riches, et ils ne font pas cette affaire ? Une affaire si brillante ? Si vous l’apportez en Europe, c’est donc qu’ils n’en ont pas voulu, c’est qu’elle ne vaut rien ! » Et l’on ne va pas plus loin.
On ne se doute pas que les Américains ne peuvent pas tout faire : ils en ont trop, d’entreprises, chez eux. Et le capital américain aussi est rapace, plus encore que le capital européen. Il sait risquer, mais il veut avoir toutes les chances pour lui. Il veut tout accaparer, et le malheureux qui apporte une affaire de mines la vend, soit, mais il est dépouillé ensuite. L’homme d’affaires américain est terrible ; il arracherait même la chemise à son débiteur. Aussi, celui qui a une mine en Amérique, le mineur de bonne foi, sincère, le travailleur robuste et qui n’a pas la finesse des affaires, aime mieux, s’il en trouve l’occasion, vendre sa mine à un Européen qu’à un Américain. Mais essayez donc de faire comprendre cela au public parisien. C’est trop compliqué. Il ne voit qu’un fait : l’Amérique est assez riche pour faire ses affaires toute seule.