Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que vous aviez à le faire tenir tranquille, à lui faire faire un carbet sur l’Approuague.
A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire, non pas une aventure, mais un discours fort curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur s’était occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun pays, plus qu’en Russie, on ne trouve moyen de tourner les lois, au moyen de puissantes influences. Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des capitaux anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs. Son tort fut de vouloir prétendre ensuite que les capitaux s’étaient jetés sur la Russie uniquement parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un groupe de capitalistes réunis avec lui à un grand dîner près de la Bourse, pour y conclure son affaire. La voix de Katakrof résonnait : « La loi est partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que votre loi ? Quelque chose comme le policeman anglais. Il le faut, ce brutal, au milieu des rues encombrées de la City. Dans la rue, on va grand train. Il file, le financier qui a de grandes entreprises ; chaque minute peut lui coûter des millions. Il file, le docteur, au secours d’un malade atteint mortellement : une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file, le créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle file, la femme d’un personnage important, pour faire des visites. Le diable m’emporte si je sais qui encore court dans la rue, et pourquoi ! Et lui, le policeman obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil le mouvement s’arrête. La vie cesse instantanément. Et qu’est-ce qui arrive alors ? Que les entreprises s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement ne reprendra que lorsque le policeman au casque bleu foncé baissera son petit bâton blanc. Fi donc ! Chez nous, la loi, c’est un sergent de ville, doux, poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas de bâton). Il lève la main, et le mouvement est suspendu pour quelque temps. Il crie : « Halte ! » mais il maintient la foule d’un air aimable, et il sait distinguer : « Halte ! Vous, Excellence, vous voulez passer ? Cocher de Son Excellence, tu peux passer ! Vous, dit-il au millionnaire, vous êtes pressé pour vos affaires ? Je vous en prie, avancez ! Cocher du riche équipage, en avant ! » Aux autres, il crie d’un ton sévère : « Son Excellence a des affaires importantes dont vous n’avez pas idée ! Il faut qu’elle passe. » Il distingue même le créancier qui poursuit son débiteur : « Tenez, je l’ai vu passer là-bas par la ruelle de côté ; c’est une chance exceptionnelle. Passez, et filez vite. » Et de nouveau il répète sévèrement à ceux qui attendent : « Halte ! il n’y a pas de tour pour ceux-ci ! » Le docteur fait sa tournée : « Mon malade peut mourir ! — S’il est malade… Cocher, tu peux passer. — S’il vous plaît ! » M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se campait les mains sur les hanches. « Qui vous empêche de dire que, vous aussi, vous êtes docteur, et que peut-être un moribond vous attend ? Dites, et on vous laissera passer. Motif d’exception. » Il eut une ovation. Tous bondissaient de leurs places.
Les figures des capitalistes brillaient maintenant d’enthousiasme. Visiblement chacun d’eux avait résolu de se livrer à l’opérateur. Et la voix de M. Katakrof sonnait au milieu d’eux, comme inspirée, comme celle d’un poète ou d’un prophète : « La loi est immuable. La loi, c’est une pétrification. La loi, c’est du granite. La loi, c’est un obstacle contre lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une loi pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille, chez moi, messieurs, vous n’en trouverez pas. La loi y est douce, flexible, élastique. La loi, c’est un duvet ! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour l’homme entreprenant, il retentit sévère, cruel, fatal, ce mot désagréable : la loi, qu’il est doux, tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot mélodieux : l’exception ! Il y a le chant du rossignol et le parfum du lis dans ce mot. Si le mot loi résonne comme un De profundis, un Requiem æternam, opposé aux plans et aux rêves audacieux et entreprenants, — quel chant d’espérance, de joie courageuse évoque ce mot doux et tendre : exception ! Obéir à la loi, et rien qu’à la loi ! Ne voir autour de soi que des lois ! Quel destin austère ! C’est se soumettre à des vainqueurs durs, cruels, inexorables. Tandis que se régler sur des exceptions douces, souples, complaisantes…, c’est vivre au milieu de ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions, pleins de condescendance, désireux de vous être agréables et utiles. Oh ! pourquoi vous, étrangers, ne nous connaissez-vous pas ? Pourquoi faites-vous de pareilles questions ? » disait M. Katakrof d’une voix larmoyante.
— Votre Russe est parfait, avec ses larmes de crocodile, dit Sully.
Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof, exposant ses plans aux capitalistes.
C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des lois. Exceptions en faveur de l’intérêt public (le nôtre). Exceptions en faveur de considérations plus hautes (notre capital). Exception en faveur de puissantes méditations (M. Katakrof). Exception parce que le territoire des mines est mal délimité.
Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital !
Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du public. Les livres aussi sont pleins d’erreurs. Voyez ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son climat, sur ses ressources. On veut satisfaire le public en lui disant ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la faute des imprimeurs. Ils appellent cela les exigences du public. Dans les revues, on coupe et l’on taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire et de les diriger.
— On commence à revenir de ces idées, il me semble, dis-je. On commence à avoir en France un assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter exactement ce que j’ai vu, car dans la conversation on dit ce qu’on veut. J’espère que vous serez content.
Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à une heure avancée.