Sur les criques larges et profondes, les troncs ont subsisté à cause de leur grosseur, mais il n’y a pas d’appuie-main ; mon takary est trop court pour toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon, malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque peut tout supporter, il est si facile d’en changer.
Sully tue un agami, la pintade des bois, pour me le montrer, et aussi pour notre dîner. Tandis qu’il m’explique ses mœurs, arrêté sur le sentier, il paraît, c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent se dresse derrière nous, à deux ou trois pieds au-dessus du sol, nous considère en tirant sa langue et l’agitant, puis se replie sur lui-même et part. C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la forêt, mais aussi les plus dangereuses. Sésame, à son tour, fait partir une volée de pintades, et en tue deux ; il a voulu nous accompagner au dégrad avant de s’installer à Souvenir.
Cette marche en sentier à demi disparu sous la forêt, va durer huit heures, avec un petit arrêt pour manger. Nous n’avons à essuyer qu’une petite averse. A mesure que nous approchons du but, je sens, chose curieuse, ma fatigue s’évanouir ; et, me rappelant le joli sentier des mines du Tiutikho en Sibérie, seul en avant, j’entonne à pleine voix (tout le monde a de la voix) un air russe qui évoque si bien les forêts sauvages : le chant des Variagues, les anciens conquérants russes, dans Sadko. Je croyais que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais au contraire, elle sort avec une limpidité plus grande. Je devrais pourtant m’être aperçu que la voix des oiseaux guyanais est d’une pureté merveilleuse en même temps que d’un timbre éclatant. C’est qu’ils s’agitent constamment, et, dans mon cas, c’est peut-être que j’ai fait beaucoup d’exercice aujourd’hui. Il n’est rien de tel que de faire usage de ses membres pour les assouplir. La Guyane est un champ d’expériences à faire, on ne connaît ni le pays ni le climat.
PRESBYTÈRE DE REMIRE
Nous arrivons au dégrad à quatre heures du soir, et nous y trouvons deux canotiers et un pilote qui nous attendent depuis trois jours pour nous conduire au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous avons de la chance que Sully ait pu dominer sa fièvre ce matin ; en route, elle a fini par disparaître complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins reste un souvenir heureux, car j’y suis arrivé en chantant et sans m’en douter. Dans le bois, on ne voit rien à distance, et cela permet les surprises.
Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar vide, mais que nos porteurs commencent déjà à occuper. Sully prend la case de l’ex-chef magasinier ; il a besoin de repos ; en état de fièvre, la marche fatigue davantage ; en outre, il n’a qu’un hamac, large il est vrai, pour lui et Emma ; l’un couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut reposer confortablement, et un lit, même dur, vaut encore mieux. Avant de nous coucher, nous dévorons les agamis tués par Sésame. Ils auraient gagné à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est fatiguée de sa trentaine de kilomètres. La femme doit suivre son mari, dit le précepte ; voilà dix ans qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane et du Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent. C’est une femme fidèle. Serait-il vrai que la femme donne, en général, plus qu’elle ne reçoit, et qu’il ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur à côté d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs ?
Nous pensions nos courses à pied terminées ; mais il paraît que non. Ce n’est pas l’eau qui manque dans la Mana, mais son lit est obstrué de troncs d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont pu monter plus haut que le dégrad inférieur, à sept kilomètres de celui où nous sommes. Nous partons donc à six heures et demie du matin, avec une tasse de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en avant avec les provisions. On m’avait dit qu’en Guyane il ne faut jamais se mettre en route sans s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un kibiker, comme disent les créoles. Ce matin, le kibiker se serait borné au café si je n’avais réclamé, et Sully, en homme pratique, découvre en son magasin, une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire en un clin d’œil.
Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous traversons l’ancien cimetière du dégrad ; les tombes, peu nombreuses, sont recouvertes de hautes herbes et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans le bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de forêts que sur les collines ; le sol est plat, humide, souvent boueux, on y sent la présence occasionnelle de la rivière ; ce sont même des marécages. Les criques prennent une largeur illimitée, heureusement sans être profondes, mais il ne saurait y être question de ponts, même guyanais. Nous atteignons à l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui enlevons une boîte de sardines : c’est ce qu’il a de plus facile à manger sans s’arrêter.
A dix heures et demie, nous sommes au port, c’est-à-dire au dégrad, où nous pouvons nous sécher, nous et nos chaussures, et manger quelque chose. Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil, M. Bussy, et nous sablons le champagne en l’honneur de cette heureuse rencontre. La gaieté, qui manquait depuis ce matin, nous revient.