Notre canot est là, mais on nous dit que peut-être nous n’arriverons que demain au dégrad du placer Saint-Léon, à cause des troncs qui barrent la rivière. Nous ne sommes plus ici qu’à 170 mètres d’altitude au lieu des 300 mètres de Nouvelle-France, et le climat semble plus chaud et plus humide encore. Nous prenons place dans le canot, avec les deux pagayeurs, le pilote venu au dégrad supérieur et M. Bussy. Le soleil est chaud et il se réfléchit sur l’eau avec une ardeur dont nous avons perdu l’habitude sous l’ombre des forêts. Mon parasol noirci d’humidité est une bonne protection. Sully et Emma ont étendu des serviettes de toilette sur leurs grands chapeaux. Le pilote et Bussy ont des couvre-chefs en nervures de feuilles tressées, grands comme des parapluies sans manche. C’est plus pratique qu’un parasol, car la protection s’étend également autour de la tête, tandis que nos parapluies sont excentriques, je veux dire portés excentriquement.
Les premiers troncs sont franchis sans encombre. Mais vers trois heures, nous sommes absolument barrés : il faut que les boys se mettent à l’eau et tirent leurs haches et leurs sabres. Il y a surtout un gros tronc qui résiste énergiquement. Nous dirigeons le canot sous les ombrages de la rive et nous attendons. Le travail dure une heure ; nos gars ruissellent de sueur. Je ne sais comment ils n’attrapent pas des coups de soleil, il faut qu’on s’y habitue comme à toute chose.
Heureusement ces obstacles ne se reproduisent plus. Courageusement nos boys font force de pagaies, le courant les stimule et aussi une promesse de gratification que leur fait Sully. A six heures, nous abordons au dégrad de Saint-Léon. Il y a là tout un groupe de canots, arrivés il y a deux jours avec des provisions pour le placer : or, ils sont partis du bourg de Mana le 8 janvier, c’est-à-dire le jour où je quittais Paris. Nous sommes au 28 février, il y a donc cinquante et un jours. C’est qu’il y a beaucoup d’eau dans la Mana, mais c’est aussi que les pagayeurs aiment à perdre leur temps en route pour chasser et pêcher. Pour nous, nous sommes heureux d’être arrivés à Saint-Léon, à cinquante et un jours de Paris.
CHAPITRE X
TOUJOURS EN FORÊT. — PLACERS AURIFÈRES
Nous montons la berge : au-dessus, c’est une place de terre battue, assez large, terminée par des magasins et des carbets, un petit village. Nous allons trouver le chef magasinier : « N’avez-vous pas reçu des instructions du directeur du placer Saint-Léon pour nous recevoir ? — Non. — Vous ne nous attendiez pas ? — Non. — C’est pourtant vous qui nous avez envoyé un canot au dégrad Souvenir. — Ah ! c’est vous ! — Vraiment ! Il serait temps de vous en douter. » C’est ainsi que nous sommes reçus ; mais, ici, il ne faut désespérer de rien. On vide aussitôt un magasin pour faire place à nos hamacs, et nous commençons notre popote, car rien n’est préparé pour nous. Tout le monde ici a déjà dîné. D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que la rencontre de ses semblables dans le bois en Guyane suffit pour procurer à manger. Ce serait plutôt le contraire ; le nouveau venu est censé le plus riche. Chacun pour soi ; donnant, donnant ; rien n’est dû. Chacun sait trop bien le prix de ses provisions et de sa vie pour les gaspiller.
Nous sommes, dans des conditions exceptionnelles, annoncés depuis deux mois aux directeurs des placers et à leurs employés, et pourtant, dès notre arrivée ici, si nous n’avions pas de quoi nous suffire, nous irions ce soir peut-être nous coucher à jeun. On n’en meurt pas, mais on est loin du confort moderne, le téléphone n’est pas près de raccourcir les distances dans la forêt vierge guyanaise.
L’établissement central du placer Saint-Léon ne se trouve guère qu’à une heure de marche du dégrad. Le sentier est bon, car il traverse des criques qui ont été très riches en or et ce chemin a été fréquenté. On s’en sert constamment.
Vers neuf heures, nous traversons les plantations de l’établissement, et après avoir franchi une passerelle près de laquelle des femmes lavent du linge en plein soleil, nous entrons dans la case directoriale ; elle est plus simple encore que celle du Central Souvenir, mais on va nous installer dans une autre, à peine achevée, où nous serons confortablement logés, car s’il n’y a que deux chambres et un hall central ouvert comme salle à manger, les dimensions sont largement conçues. Saint-Léon est peu favorisé au point de vue du ravitaillement, il lui arrive de passer quatre mois sans recevoir de provisions, aussi les plantations sont-elles particulièrement nécessaires ; pendant plusieurs mois, on vit de manioc, patates, bananes et canne à sucre, avec un peu de gibier.
Dès le jour de notre arrivée, nous allons visiter les chantiers en travail les plus voisins, et je vais en profiter pour exposer ici l’exploitation de l’or suivant la méthode guyanaise.
Je dirai d’abord qu’il y a des chantiers où l’on ne travaille pas, parce qu’il y a trop d’eau, depuis les pluies récentes. On a bien installé des pompes primitives dites pompes macaques, mais elles sont insuffisantes. Ces pompes macaques sont composées d’un balancier en bois porté par une forte perche, et supportant un seau d’eau d’un côté, tandis que de l’autre côté une pierre suspendue aide à élever le seau plein d’eau. Celui-ci est déversé au delà d’un petit barrage de façon que l’eau ne puisse redescendre dans le chantier en voie d’épuisement. La pompe chinoise, employée en Californie, est bien plus rapide.