Voici maintenant comment on fait l’exploitation et le lavage du gravier aurifère. Les rivières ou criques, en général étroites, parfois de moins de quatre mètres, dans la région que j’ai parcourue, renferment l’or, tantôt immédiatement dès la surface, tantôt au-dessous d’une certaine épaisseur de terre et de sable, variant de deux à quatre pieds, rarement cinq pieds.

On commence par déboiser la crique, c’est-à-dire le cours d’eau, en enlevant les arbres sur sept à huit mètres de largeur, dix mètres même, si la crique s’élargit. Ce travail est fait à la hache, et l’on abat les arbres par séries de huit ou dix, par rideaux, comme disent les créoles, profitant des lianes qui les relient et les entraînent tous ensemble. Ensuite on fait le dessouchement, c’est-à-dire qu’on taille et arrache tout ce qu’il est possible des troncs et des racines qui sont peu profondes ; en même temps on écarte les troncs écroulés sur les bords de la crique.

Le travail suivant consiste à enlever la terre et le sable stérile jusqu’à la couche de sable aurifère qui est le plus souvent quartzeux. Ce travail se fait à la pelle, et le stérile est rejeté sur les bords. En même temps on fait un barrage de la rivière en amont, et une canalisation pour écarter l’eau des travaux et conduire au sluice, dont nous allons parler, l’eau qui sera nécessaire pour le lavage.

La couche ou le sable aurifère va être débarrassée de son or dans le sluice. Le sluice guyanais est le plus simple possible. Il est portatif, placé au milieu du chantier d’exploitation, et déplacé d’aval en amont, à mesure que l’exploitation avance. Ce sluice est composé de canaux en planches, que les créoles appellent dalles, emboîtés l’un dans l’autre. Ils ont 4 mètres de longueur, 0m,30 de largeur et il y a en général cinq dalles, toutes portées sur des piquets où elles sont suspendues par des crochets qui servent à régler leur hauteur. La dalle inférieure porte des rifles ou obstacles en bois et une plaque perforée maintenue par un rifle en fonte, pour recueillir l’or fin au-dessous. On verse un peu de mercure sur les dalles.

Deux mineurs prennent à la pelle le sable aurifère et le versent dans le sluice près du sommet où arrive le courant d’eau. Le sable étant souvent argileux, il y a une ou deux femmes occupées à débourber les pelotes d’argile qui retiennent l’or et l’entraîneraient sans ce débourbage. L’or étant près de dix fois plus lourd que le sable, reste contre les rifles et sous la plaque perforée, tandis que le sable est entraîné par l’eau. Un ouvrier rejette ce sable contre les bords pour qu’il ne gêne pas la circulation d’eau. Il n’y a donc que sept ou huit hommes occupés, au stérile, au sable aurifère, au sluice et à l’enlèvement des sables. Les uns ou les autres chantent, ce qui donne de la gaieté au chantier. Ce travail, peu fatigant par lui-même, le devient sous le soleil ou la pluie, car on a déboisé. Le chef de chantier prospecte constamment pour contrôler le rendement du sluice.

Le soir, à quatre heures, le chef vient retirer l’or du sluice. Il chasse d’abord le sable qui le recouvre, enlève peu à peu les rifles, et la plaque perforée, ne laissant que le rifle en fonte. Tout le temps cependant il maintient une batée, grand plat creux en bois au bout du sluice. A la fin, il enlève le rifle de fonte, l’or amalgamé au mercure tombe dans la batée, et il ne reste plus qu’à laver celle-ci. Cette opération demande un peu d’habitude pour éviter toute perte, mais elle est facile.

L’amalgame d’or obtenu est serré dans un morceau de toile, placé dans une boîte en fer à cadenas, dont le directeur du placer a la clef. Le cadenas à ressort est fermé en présence des ouvriers et porté à l’établissement. Vers cinq ou six heures, le directeur du placer prend toutes les boîtes des chantiers, les ouvre devant les chefs de chantier et les ouvriers présents librement admis, et les pèse. On passe ensuite toutes les boules d’amalgame sur le feu, le mercure se volatilise et la boule jaunit : on la pèse à nouveau et on enferme l’or dans un coffre de fer. Au bout du mois, le coffret est expédié à Cayenne par canot. Il est muni d’une corde et d’une bouée de sauvetage, pour parer au naufrage du canot.

Je pense que ces explications suffiront à faire comprendre le travail si simple des placers. Chaque établissement que je visite a une dizaine de chantiers, ce qui signifie quatre-vingts à cent hommes occupés au travail des criques. Mais, en route, il y a les charroyeurs, les canotiers, les ouvriers occupés aux dégrads, aux magasins, aux sentiers. Il faut compter un bon tiers du nombre d’homme en sus des mineurs. Il y a enfin les malades ou soi-disant tels, ceux qui sont plus ou moins fatigués et veulent prendre quelques jours de repos. En somme, pour six chantiers, il faut compter un personnel de cent cinquante hommes environ.

La paye se fait par bons sur le propriétaire du placer à Cayenne. Les ouvriers sont nourris aux frais du propriétaire : celui-ci peut en prendre à son aise, surtout s’il est, comme c’est le cas le plus fréquent, épicier lui-même. Mais la meilleure politique est de bien nourrir ses ouvriers ; le rendement est bien supérieur, et les hommes intelligents de Cayenne s’en rendent compte. Bonne nourriture et bonne surveillance, c’est la golden rule, la règle d’or.

Je donnerai plus loin des détails sur l’historique et la production de l’or en Guyane. Pour ne pas interrompre mon récit en ce moment, je le reprends à mon second jour au placer Saint-Léon, c’est-à-dire au 1er mars.