Ce qui me frappe le plus ici, comme à Souvenir, en visitant les chantiers d’exploitation dans les criques, c’est leur étroitesse et la rapidité avec laquelle on les épuise de leur or. On avance, en effet, à raison de six à huit cents mètres par an, en ne donnant il est vrai, qu’un seul coup de sluice. Or, c’est le principal défaut de la méthode guyanaise. On veut aller trop vite, et en croyant prendre le meilleur, il arrive qu’on le laisse : il faudrait souvent enlever les deux côtés de la crique, car rien ne dit que la petite zone riche n’y passe pas aussi bien qu’au milieu.

En outre, en allant vite, on laisse de l’or dans le fond de la crique, car les hommes le piétinent et il s’enfonce profondément dans le bed-rock. Ou bien ils jettent violemment en l’air la pelletée de gravier riche (ils appellent cela le coup de canne-major), et le sable, au lieu de retomber dans le sluice, s’éparpille en l’air, et l’or va retomber en partie dans la crique en arrière de l’exploitation, où il est perdu. Je ne veux pas entrer ici dans des détails techniques, mais seulement faire ressortir quelques imperfections de la méthode, qui, d’ailleurs, si elle est bien appliquée, est la mieux adaptée au genre de travail à faire, et fait honneur à l’esprit d’activité pratique des créoles : nous verrons aussi le soin qu’ils mettent à préparer le travail d’avenir.

Les imperfections sont surtout apparentes dans le travail des maraudeurs, qui souvent saccagent les criques : c’est ainsi qu’ils ont rapidement épuisé les criques si riches de l’Inini, où il y aurait pourtant à faire encore. J’en parlerai plus loin, ainsi que du fameux Carsewène. En ces deux endroits, il est vrai, l’or était en grosses pépites, et les criques n’étaient riches que par placers, ce qui arrive fatalement avec l’or gros, tandis que dans les placers que je visite sur la Mana, l’or est très fin et assez régulièrement disséminé sur de grandes longueurs de criques. L’avantage est très grand, car on peut alors prévoir et préparer l’avenir en faisant des fouilles de prospection : les directeurs créoles des placers que j’ai vus témoignent d’une grande prévoyance et de beaucoup de soin, en faisant faire de très nombreuses fouilles de prospection.

Ce sont ces fouilles de prospection qui m’intéressent le plus, et je n’ai malheureusement pas le temps d’en vérifier beaucoup. Je suis obligé de me fier souvent à la parole des directeurs des placers. Il ne serait pas suffisant de faire une fouille çà et là et au hasard dans une crique pour connaître la richesse et l’allure de l’or dans cette crique. Pour cela, il faut faire tout un système de fouilles méthodiquement placées tous les cinq mètres par exemple ; c’est ce que l’on a fait pour certaines des criques prospectées, mais la vérification de toutes ces criques durerait beaucoup trop longtemps pour moi ; elles sont pleines d’eau sur trois à cinq pieds de profondeur et deux à trois mètres de largeur. Ce travail serait plus facile dans la saison sèche, et c’est alors surtout qu’on entreprend les fouilles. Quand elles sont faites méthodiquement, les mineurs guyanais peuvent dire avec assez de certitude quel est le degré de richesse de la crique ; ils se trompent rarement. Quand l’or est gros, ils disent que la crique est pochée, c’est-à-dire irrégulière : l’or est en poches, et dans ce cas on est exposé à des surprises tantôt agréables, tantôt désagréables. C’est le cas général des filons de quartz, avec la difficulté supplémentaire de ne pouvoir prospecter souterrainement sans d’énormes dépenses.

Nos repas, dans la salle à manger ouverte à tous les vents, sont, pour moi, des surprises toujours agréables ; nous avons de l’agami, du toucan, du martin-pêcheur, que les créoles appellent ici honoré ; il y a aussi de l’acouchi, et un tout petit daim tacheté qu’on appelle le caïacou ; c’est le meilleur de tous les gibiers. Cependant pour quelques jours je lui préfère encore le tapir, surtout préparé avec des lentilles ; est-ce l’effet du manque de bœuf, le fait est que ce tapir reste un de mes meilleurs souvenirs. Il y a aussi du tamanoir, mais la peau seule a de la valeur, et Sully la met à part pour l’emporter. Le soir nous avons du thé indigène cueilli sur place à des touffes de citronnelle, de mélisse ou de diapana : je ne regrette pas le thé de Chine. Le directeur de Saint-Léon, M. Janvier, tient un peu plus à sa cuisine que M. Beaujoie, de Souvenir, et je suis d’avis qu’il a pourtant raison.

La forêt ici est en majeure partie formée de bois de wacapou, un bois de première dureté, un des plus beaux de la Guyane. Il y en avait également beaucoup au Grand-Canory ; c’est un bois qui se conserve indéfiniment et durcit même en vieillissant. Outre le wacapou, il y a ici le bois-de-lettres, ainsi nommé parce qu’il est si dur qu’on s’en est servi pour faire des caractères d’imprimerie ; il est moucheté noir sur rouge, ou rubané rouge foncé et noir, et remarquable par son miroitement à la lumière ; on en fait des meubles magnifiques, et il est destiné à être de plus en plus apprécié. Il y a aussi le bois-serpent, de couleur jaune, zébré d’ondulations noires, qui ferait un superbe bois d’ornementation, pour la carrosserie par exemple. L’Admiral fait couper plusieurs madriers de ces divers bois, dans l’intention de les emporter en France.

Notre grande case, toute neuve, en wacapou et acajou, a quatorze mètres de longueur et une véranda en fait le tour. Il y a de tels amas d’herbe sèche sur les planchers des lits que je ne regrette plus mon hamac : la lampe qui reste allumée toute la nuit dans le hall central suffit à éloigner les désagréables vampires.

Sur ce placer, il y a, en certains endroits, de nombreux galets de quartz granulé avec des parties zonées de bleu à traînées d’or libre très fin : ce sont de très beaux spécimens. D’autres fragments de quartz soyeux et semi-cristallin n’ont pas d’or, mais indiquent le voisinage de filons quartzeux, d’autant plus qu’on trouve aussi des fragments de limonite appartenant évidemment à ce qu’on appelle le chapeau de fer des filons.

Il semble y avoir de l’or dans les terres même de la colline où se trouve l’établissement : on appelle cela les terres de montagne ; elles sont moins faciles à laver que les alluvions des criques, parce qu’il faut aller chercher l’eau au pied des pentes. Parfois pourtant on en a retiré beaucoup d’or. A Saint-Elie, par exemple, l’exploitation des terres de montagne a produit plus de cent kilogrammes d’or, avec un beau profit ; on descendait ces terres dans la crique pour les laver, car il était impossible de canaliser l’eau pour l’amener au niveau de ces terres.

Nous allons partir comblés de cadeaux : pagaras en fibres d’arouman, huile d’arouman, servant de cosmétique aux Indiens, graines de rocou pour faire de la teinture rouge (pour tatouages, sans doute), peaux de tamanoirs, becs de toucan, plumes d’agamis et d’honorés, bois-de-lettres et bois-serpent ; il ne manque qu’une peau de crocodile pour nous faire un chargement digne de sauvages usuriers ou de vieux explorateurs. Pourtant, il n’y a rien là de ridicule, et ces produits feront un jour la fortune de la Guyane, plus probablement que tout l’or qu’elle produit, car nous verrons que les mines d’or ne servent de rien à la colonie, même qu’elles lui causent du préjudice pour le moment.