Un matin, nous quittons l’établissement central de Saint-Léon pour aller visiter le placer Triomphe, qui lui est contigu au nord. Ce ne sera qu’une promenade d’une heure et demie. Cependant le trajet sera plus long pour nous, car nous voulons visiter en passant le petit placer Union, que les Guyanais citent volontiers comme un des plus riches de ces dernières années.
Aussi nous quittons l’ombre des bois pour suivre une crique en plein soleil. C’est que cette crique a été déjà exploitée, donc déboisée, et nous arrivons précisément aux endroits qui ont donné tant d’or. Sur une centaine de mètres, on a retiré ici cent kilos d’or. Bien que la découverte ne date que de deux à trois ans, les criques sont déjà épuisées ; on a fait même des repassages en plusieurs endroits, c’est-à-dire qu’on a repassé au lavage les sables déjà lavés, pour exploiter les côtés. Il ne reste qu’un chantier en terrain vierge, et nous l’atteignons bientôt. Il y a une dizaine d’ouvriers, dont deux femmes. Tout heureux de rencontrer nos boys, ils causent un instant, nous montrent ce qu’ils font, et nous indiquent un chemin plus court pour arriver à l’établissement Triomphe.
Les criques de Saint-Léon et de Triomphe ont eu, elles aussi, des parties très riches, et comme elles sont très longues, elles peuvent en avoir d’autres. Nous allons voir le directeur du placer. Au sommet d’une rue droite, entre des cases alignées, se dessine une sorte de jardin, formé de légumes empotés sur des piquets et d’ananas en pleine terre. Au fond, c’est la case du directeur. Elle a des stores verts le long de la véranda. Le confort semble augmenter avec chaque placer que nous visitons. Cependant c’est toujours le même genre de case, avec des modifications suivant le goût de l’occupant. Dans celle-ci, on flaire l’ingénieur : tout est géométrique et de niveau, longueurs rigoureusement égales, plafonds et planchers d’acajou bien égalisé. Luxe particulier, il y a une chaise pliante. Luxe plus grand, il y a à déjeuner un gâteau de Savoie. On nous attendait, il est vrai ; néanmoins, ce mets suppose une cuisinière peu ordinaire : elle mérite des compliments, qu’elle accepte avec force gesticulations et bavardage auxquels je ne comprends rien. La langue créole est vraiment bien difficile.
MONTJOLY, PRÈS CAYENNE
Le directeur, M. Vertun, a été longtemps employé aux mines de Saint-Elie, et cette expérience lui donne une supériorité sur un directeur ordinaire de placers. Il a étudié le sien méthodiquement. De forte santé et de tempérament sec, excellent pour la vie des bois, il ne néglige ni son intérieur ni sa nourriture, et grâce à cela, il peut résister longtemps sans être obligé d’aller refaire sa santé à Cayenne.
Il serait fastidieux de décrire en détail des criques aurifères, et des courses à travers bois. Je ne ferai que citer les particularités qui me frappent. Les blocs de quartz, par exemple, forment à Triomphe des alignements plus réguliers qu’à Saint-Léon, mais les fouilles ne trouvent au-dessous d’eux que la roche décomposée. Il est sensible que le filon a été désagrégé et le quartz éparpillé ; la recherche du filon devient difficile, surtout si la roche est décomposée jusqu’à quarante mètres de profondeur et plus comme on l’a appris par expérience sur certains placers. Cependant, dans les criques mêmes, la profondeur décomposée devrait être moins grande, puisque le bedrock est resté blanc, tandis que les terres de décomposition sont rouges.
On trouve parfois dans le gravier des haches de pierre polie ; mais il ne faudrait pas croire qu’elles datent de l’âge de pierre. C’étaient et ce sont encore les armes des Indiens, ou Peaux-Rouges de l’intérieur. Ces roches sont en silex, en quartzite ou en pierre meulière, et portent une entaille pour les fixer à un manche par une corde ou plutôt par une liane, suivant la coutume indienne.
En dehors de l’établissement central, on exploite un détaché, appelé Hasard. Mais là le village n’est composé que de quatre ou cinq huttes dans le lit même de la crique. Cela rappelle tout à fait, dit Sully, les camps de prospection. L’eau y vient de partout, du sol et du ciel. Mais pour prospecter, on ne peut déboiser un vaste espace ; ce serait peine perdue si la crique était mauvaise. Ici la crique est bonne, on va construire une meilleure installation.