Récemment il a passé ici un prospecteur en diamants. Il a lavé au tamis des sables des diverses criques, et prétend avoir trouvé une vingtaine de petits diamants, pesant ensemble un gramme. A mon tour, je fais le même genre de travail, mais je ne trouve pas autre chose de curieux que de petits cristaux de quartz. C’est là probablement ce qu’on a pris pour des diamants. Ce résultat n’enlève rien, du reste, à la possibilité de découvrir des diamants dans les sables de rivière de la Guyane française, car on en trouve en Guyane anglaise et au Brésil, dans des formations identiques. Mais les diamants ne se recueillent pas à la pelle ; il faut souvent laver des mètres cubes de quartz pour en trouver un, et c’est ce qu’on ne peut faire à moins de séjourner assez longtemps au même endroit. Mais certains cristaux en indiqueraient la présence, comme le grenat, et je n’en ai pas trouvé.
M. Vertun nous fait goûter quelques mets créoles : du callou ou gombo ; je connaissais ce légume en Californie sous le nom d’okra, ce qui étonne fort les créoles, ils croyaient en avoir la spécialité. Le callou ressemble à une grosse asperge courte, et il en a un peu le goût : on le mange à l’eau, en salade ou écrasé avec de la morue, et c’est bien alors un mets créole.
Il y a un parc à tortues. On nous sert des œufs de tortue, énormes et compacts, rappelant le goût des œufs de canard sauvage. Nous avons de la salade rappelant les mâches, et un gibier nouveau pour moi, le paraqua : c’est une sorte de faisan, se rapprochant un peu du dindon, comme le hocco.
Le soir, en dégustant de l’excellent thé de citronnelle, chacun à son tour sur la chaise pliante, nous causons longuement, et ce sont surtout des histoires de placériens. Ces créoles ont tous, plus ou moins, été à l’Inini ou au Carsewène, les deux rushs les plus récents à la poursuite de l’or. Là aussi il y eut des forçats évadés, et cela me rappelle ceux de Sibérie, qui ont là-bas découvert tant de placers aurifères. En Guyane, les évadés s’en vont aux endroits les plus écartés de l’Inini, où travaillent les boschmen ; ceux-ci leur apprennent le travail du lavage, et s’en servent comme de domestiques, tout fiers qu’ils sont d’avoir des blancs à leur service. Ce métier ne contribue que trop à avilir le rôle des blancs en Guyane ; cependant la médaille a son revers, et parfois les évadés font payer cher leur orgueil aux boschs, en leur volant leurs provisions et leurs canots avec lesquels ils fuient ailleurs prospecter pour leur compte, quand ils ont appris le métier de mineur.
Il s’est passé des faits assez graves au grand pénitencier de Saint-Laurent du Maroni, et pourtant on n’en a pas fait de bruit. La nuit, les forçats jouaient aux cartes avec les libérés : le surveillant ne faisait pas sa ronde, sûr qu’il eût été de recevoir un mauvais coup.
Les forçats, n’ayant pas d’argent, se faisaient pourtant un point d’honneur de payer leurs enjeux, mais pour cela, ils pillaient les magasins la nuit : le sort désignait le magasin à dévaliser. Une nuit, le sort tombe sur le magasin d’un nommé Lalanne, paisible bourgeois. Au moment où il va être envahi, un petit chien donne l’alarme. Les forçats rentrent, et l’on tire au sort un autre magasin : c’est celui d’un nommé Macquarel, non moins paisible que Lalanne. Comme les forçats forcent la devanture, le bruit réveille Mme Macquarel, qui se lève et appelle son mari. Celui-ci fait l’incrédule, et le bruit qu’il fait avec ses souliers avertit les envahisseurs. Deux d’entre eux montent l’escalier et se postent dans un passage coudé qui conduit à l’appartement. Dès que Macquarel ouvre la porte, il reçoit sur la tête un coup de sabre qui lui crève un œil ; mais avec son fusil, il tue un forçat et blesse l’autre. Ce dernier s’enfuit ; dès le lendemain, il est reconnu et enfermé.
On fait une enquête. Or, cette enquête amène la découverte de plusieurs tonneaux remplis de sabres et de revolvers en vue d’une révolte générale. Ce fut le procureur général qui mena cette enquête, et elle eut du moins pour résultat de modifier le système de surveillance.
Il paraît que le jury guyanais a un faible pour les maraudeurs, ceux qui saccagent les criques aurifères sans droit de propriété, et parmi lesquels il y a souvent des évadés. C’est que les jurés sont des marchands, et que les maraudeurs sont leurs pratiques pour acheter des provisions. Les surveillants et l’administration ne sont pas des pratiques, et puis ce sont le plus souvent des blancs, tandis que les maraudeurs sont des créoles. Récemment un surveillant, en cas de légitime défense, tua un maraudeur. Le jury le condamna à cinq ans de prison. Il fallut une pétition générale de la colonie pour le faire gracier. Ce simple fait qu’un blanc est qualifié d’Européen, tend bien à prouver que le Français est un étranger dans sa colonie.
La chaise pliante a tant d’avantages pour causer confortablement que M. Vertun m’en fait construire une pour la traversée du retour. Elle sera en bois de lettres satiné rubané, et je l’emporterai en souvenir de nos soirées en Guyane.
La grande couleuvre, qu’on appelle aussi le devin, n’est qu’une variété du boa constrictor ; elle atteint douze à seize mètres de longueur, avec le diamètre d’un petit baril. On me cite un chasseur créole qui a entouré sa hutte à l’intérieur d’une peau de couleuvre étalée ; la queue rejoint la porte en face de la tête, et la hutte a quatre mètres de côté. Il paraît, mais est-ce ici le mirage créole, que le devin s’attaque aux tapirs, aux jeunes, je pense ; il étouffe sa proie dans ses replis, puis il commence son travail d’étirement pour l’avaler. Il l’applique contre un arbre dont il fait le tour, la presse et la frotte pour écraser les os, puis il s’enroule autour d’elle, et s’étire pour étirer aussi sa victime. Quand celle-ci, devenue malléable, a perdu toute forme, le devin commence à l’avaler par la tête, en l’inondant de sa bave ; quelquefois la bête est si grosse que le devin est obligé de s’arrêter à la moitié pour digérer avant de s’occuper de l’autre, et il reste ainsi longtemps. Après avoir avalé une proie volumineuse, il gît plusieurs jours, une semaine, sans mouvement, comme inanimé. Il est incapable de résistance et on le tue comme un être inoffensif. On prétend que des chasseurs se sont assis sur lui, le prenant pour un tronc. Pour le tuer sans danger, on le hisse sur une branche d’arbre en le suspendant par le cou à un nœud coulant ; un homme grimpe sur l’arbre, descend sur le cou de l’animal, où il plonge son sabre, et se laisse redescendre jusqu’au sol en le fendant sur toute sa longueur. Mais le devin affamé est la terreur des bois. J’ai cité précédemment deux circonstances où il se serait directement attaqué à l’homme, même à un homme à cheval.