Il y a heureusement un certain nombre d’oiseaux qui tuent les serpents, entre autres les vautours et les urubus ; il y a même les vampires. Darwin a raison. Il se fait une sélection naturelle, et ce ne sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les mieux adaptés au milieu ; ainsi les petits vampires ont raison de grands animaux. Ils tueraient les chevaux et les bœufs, si l’on ne protégeait ceux-ci par des lampes allumées. Il a pu exister dans les temps géologiques un animal insignifiant ayant détruit des races entières d’animaux mal taillés pour la lutte et dont la disparition a rompu la chaîne apparente de l’évolution. Ceux-ci étaient les branches mortes de l’arbre de la vie dont parle Darwin. Il a fallu que le milieu crée l’organe pour que la race subsiste.
J’ai plaisir à discuter de ces hypothèses avec M. Vertun. Les créoles sont fort portés au matérialisme complet, intégral, dirait-on, et nous verrons qu’ils sont facilement portés à être francs-maçons, ce qui semble être une conséquence du matérialisme.
— Cependant, lui disais-je, si la force naturelle est ainsi capable de créer les organes adaptés aux besoins, depuis le mouvement informe jusqu’à l’organe visuel (Darwin le dit), et à l’intelligence, alors le monde physique peut bien créer le monde moral par une tension, une tendance universelle à un état supérieur ; la tendance à savoir est non moins irrésistible que la tendance à lutter pour l’existence : elle en fait même partie.
— Vous faites une hypothèse, dit M. Vertun.
— Tout le système de Darwin est une hypothèse : il remplace les créations parallèles et successives par une création continue. C’est la méthode infinitésimale appliquée au monde physique. Lui convient-elle d’abord ? En tout cas, cela ne diminue en rien la nécessité de la création, car selon Darwin, de l’être inférieur sort constamment l’être supérieur, ce qui est au-dessus de notre conception. Il n’y aurait donc pas de preuve plus évidente de l’action continuelle de la Providence que le darwinisme.
— C’est ce que nous appelons le Progrès. Et voilà la croyance à laquelle faisait allusion, par exemple, un ministre français, quand on lui demandait récemment de s’expliquer sur ses croyances. Il a dit : « Je crois au Progrès. » Ce mot a une grande signification.
— Le progrès dans l’évolution, dis-je. Mais le ministre en question a voulu parler du progrès de l’homme. Or, justement le progrès ne paraît pas exister pour l’être humain. Nous ne le constatons pas dans l’homme physique ou intellectuel. La science progresse par jalons successifs, mais il n’y a aucune preuve que l’intelligence de l’homme progresse. Il y a eu de toute ancienneté des hommes intelligents et réfléchis pour concevoir les hypothèses modernes. Pythagore concevait très bien le système solaire ; Aristote ébauchait l’évolution ; Moïse faisait de la géologie et de la géogénie ; Archimède calculait de très difficiles intégrales. Savez-vous ce que Leibniz disait d’Archimède ? Ceux qui sont capables de le lire admirent moins les découvertes des grands génies modernes. De l’avis des mathématiciens, seul le cerveau d’Huyghens serait à la hauteur de celui d’Archimède. Si nous pouvions comparer l’état des hommes d’il y a quatre mille ans et leur état actuel, la seule différence essentielle serait le peuplement progressif de la surface de la terre par l’homme.
— Et la rapidité des communications ? dit M. Vertun. Et les chemins de fer, la vapeur, l’électricité, la télégraphie sans fil, les cuirassés, les sous-marins ?
— En quoi ces inventions ont-elles modifié l’homme lui-même ? La proportion des hommes supérieurs n’est sans doute pas supérieure à celle d’il y a quatre ou six mille ans. Ce que vous citez est un progrès de la science par acquisitions successives et non un progrès de l’homme. On peut, d’ailleurs, l’acquérir d’un seul coup, comme ont fait les Japonais. Or, on ne voit pas que cela ait changé les Japonais comme hommes. Pourtant ?
— Mais alors, et les vieilles nations d’Europe, qu’ont-elles gagné ?