— Elles ont gagné, sans parler d’autre chose, la diffusion de l’instruction, ce qui élève et égalise les hommes, mais cela n’augmente en rien leur capacité intellectuelle. Peut-être que la science entrave l’évolution de l’homme, en lui donnant une puissance artificielle. Pour en revenir à l’évolution, ce n’est que l’hypothèse de l’unité dans l’origine des espèces. Pourquoi cela ? On connaît environ quatre-vingts corps simples, il se peut donc tout aussi bien qu’il y ait eu à l’origine des centaines de germes, datant même de diverses époques.
— Cependant il faut convenir que l’évolution est une hypothèse qui plaît à notre esprit, sans doute à cause de l’idée d’unité qu’elle met à la base de notre conception de la nature.
— C’est l’unité divine, dit Sully, qui, malgré son peu de goût pour les spéculations idéalistes, s’est toujours montré vis-à-vis de nous respectueux de l’idée religieuse.
— Oui, le plan de l’univers paraît unique, depuis que la science récente a formulé des lois générales pour tout l’univers : celles de Newton, de Fresnel, de Berthelot, de Maxwell. Cette unité de lois prouve l’unité de pensée. Cependant l’accord entre les diverses branches de la science n’est pas encore fait. S’il se fait, ce sera grâce à une conception idéaliste, et non pas avec les idées matérialistes.
— En Guyane, le matérialisme jouit d’une grande faveur, grâce au sens pratique des créoles, et à la diffusion chez eux de la fameuse secte trop connue, la franc-maçonnerie.
— Je crois que le progrès de l’homme ne peut se faire que par l’idéalisme, en se dégageant de plus en plus des liens de la matière.
— Ce n’est pas ce qu’on disait, il y a quelques années, avec Zola dans le roman, Karl Marx en sociologie, Büchner en philosophie, Kirchoff en mécanique, avec l’art réaliste tiré de la photographie, la musique réaliste elle aussi.
— Nous avons même maintenant Wells, en fait de réalisme, mais il le traite avec humour, et Haeckel en philosophie physiologique ; mais le courant leur est contraire, il n’y a pas à dire, depuis quelques années. On fait maintenant reposer les idées transcendantes sur des arguments purement physiques.
Ce n’est plus la matière qui forme la notion primordiale de nos sens, la matière est inconcevable avec son infinie divisibilité ; c’est l’énergie qui apparaît à la source de toutes choses. Avec Newton, la lumière même était quelque chose de matériel, dans la théorie de l’émission. Déjà Descartes pourtant, bien que d’une manière informe, avait parlé de tourbillons.
La théorie ondulatoire de Fresnel a renversé l’émission ; elle a été confirmée par des découvertes absolument d’accord avec ses calculs mathématiques, et par les ondes hertziennes. Aussi cette théorie a fait introduire dans l’exposition scientifique du monde une force nouvelle qui transformait toute sa composition. C’est l’éther qui, par ses vibrations, est devenu le champ principal des phénomènes perceptibles aux sens. Les ondes lumineuses ne diffèrent plus des ondes hertziennes que par le rythme et l’amplitude des vibrations. L’électricité paraît devenir comme la clef de voûte de la chimie, la cause même de l’énergie et de la matière. La matière peut-être n’est plus qu’une illusion, car sa décomposition à l’infini produit des atomes si petits qu’ils ne sont plus de la matière, mais de l’électricité.