La différence entre les atomes n’est plus dans leur constitution, mais dans le sens, la rapidité, la disposition de leurs mouvements ou plutôt des mouvements de leurs monades, lesquelles sont, par rapport à eux, comme les planètes par rapport au système solaire. L’émission d’énergie n’est plus un miracle, bien qu’elle soit indéfinie, puisqu’elle résulte d’un mouvement aussi naturel et éternel que le mouvement de nos planètes, dont Laplace a démontré mathématiquement la permanence et l’équilibre.

Il resterait à expliquer ces monades qui forment les atomes. D’après Larmor, ce sont des modifications de l’éther, des nœuds qui se forment dans ce milieu, par un mécanisme analogue à celui des fameux tourbillons de Maxwell. L’éther, un fluide pourtant hypothétique, devient donc la base de l’interprétation rationnelle de l’univers, l’électricité est la réalité, et la matière n’en est que l’expression sensible, purement locale et probablement transitoire. Cet éther est gênant à expliquer.

— Tout cela, dit Sully, c’est très joli, mais ça ne donne pas à manger ; parlez-moi plutôt d’une belle pépite, c’est une matière transitoire, mais pourtant une réalité.

— Je n’ai pas fini, et je puis vous apprendre encore quelque chose de plus joli. C’est un fait bien étrange que l’homme éprouve tant de difficultés à développer ses facultés de raisonnement et de perception pour comprendre le monde qui l’entoure. Car vous avez raison, il est encore bien peu avancé, puisqu’il ne peut se dégager de l’attraction d’une belle pépite. Il serait pourtant intéressant de savoir pourquoi il est si peu avancé dans cette recherche.

Un savant, Myers, a cru en trouver une explication. C’est que la sélection naturelle, la lutte pour la vie, a développé jusqu’ici seulement les facultés inférieures de l’homme. Notre but presque unique et continuel est la conservation de notre individu et de notre espèce. Cela nous empêche de développer nos facultés supérieures. Moi, je n’en crois rien.

Si les hommes de génie, dans les sciences et les arts, sont si rares, c’est qu’ils sont de cette rare catégorie de gens qui n’ont pour pensée que leur art et leur science, et non pas l’idée de gagner leur vie ! Il est juste de dire que notre civilisation tend à mettre les savants à l’abri du besoin, et quant aux artistes, leur vie, c’est leur art. Seulement il leur arrive souvent de sacrifier l’art à la mode, et il n’est que trop vrai que les artistes de génie meurent à la peine : il n’y a qu’à lire leur histoire.

— Mais enfin cela prouve tout de même que les facultés supérieures de l’homme ne se développent que lorsque les facultés inférieures n’en éprouvent pas la nécessité. Pourtant les unes ne vont guère sans les autres.

— En somme, la matière serait illusoire, et nous devrions faire tendre tous nos efforts à chercher ce qu’il y a sous la matière, au moyen de l’art d’abord puis de la philosophie, ou plus exactement, de la théologie, la science des causes. Je reviendrai ici à une idée bizarre : c’est que l’éloignement des passions brutales a produit l’amour, et que l’amour est la source des arts, notamment de la musique. Musset a dit : « La musique est une langue que le génie a inventée pour l’amour. » Donc déjà la musique est dans la région supérieure !

— Nous avons, nous aussi, une littérature créole, et nous aimons la musique, dit M. Vertun ; vous avez dû entendre un de nos bals à Cayenne.

— Oui, mais j’avoue que, sous ce point de vue, à Paris on trouve mieux.