M. Vertun nous accompagna au placer Dagobert pour nous montrer un détaché de son placer. Il nous fallut quatre heures de marche. Le sentier longea d’abord une grande crique où l’on pourra donner quatre coups de sluice parallèles, puis on gravit des montagnes, c’est-à-dire des collines, et entre temps, nous subissons de petites averses.
Au détaché de Triomphe plusieurs chantiers sont arrêtés, envahis par l’eau, et à cause du manque de mineurs. Il y a eu un retard dans l’envoi des provisions par les canotiers boschs, et beaucoup d’ouvriers se sont prétendus malades ou sont allés travailler ailleurs.
En route, nous revenons, Sully et moi, sur nos causeries :
— Vous êtes tout de même par trop pratique. Une pépite, ce n’est pas tout dans la vie.
— Bah ! nous autres, nous n’avons pas de plaisir à sonder l’inconnu. Il faut bien nous rabattre sur les plaisirs de la vie.
— Oh, vous savez vous tirer d’affaire ! Vous êtes à votre aise partout. On vous mettrait dans le désert que vous en tireriez quelque chose. Il faut le reconnaître, c’est une fameuse qualité. Vous avez bon pied, bon œil, des dents que j’admire, tout !
Seulement vous êtes privé de ce qui est, selon moi, une des grandes jouissances de la vie. Dans le désert, je ne sais si l’on trouverait à manger, mais on trouverait à rêver, et le rêve a des conséquences souvent très pratiques. Il développe l’imagination.
— Il n’en faut pas trop. Savez-vous ce qui arrive aux rêveurs ? Avec leur plaisir à rêver, ils dédaignent le côté pratique de la vie. Au moment opportun, ils le négligent, on dirait que ça leur est bien égal. D’ailleurs analyser son milieu, ses semblables, c’est intéressant.
— C’est vrai, le rêve peut faire perdre en un instant le fruit de son travail. On ne devrait pas profiter de cette faiblesse d’autrui. Malheureusement, en ce monde, chacun pour soi ; si l’un perd son avantage, l’autre le prend. Qui va à la chasse perd sa place.
— Et quand il revient, il trouve un chien ! Qui le vaut d’ailleurs ! On ne peut pas tout avoir. Vous rêvez, cela vous plaît ; soyez content, chantez, dansez !