— Comme la cigale ? Je vous dirai que si la fourmi voulait chanter, elle serait ridicule. Celui qui ne sent pas la beauté, tout en étant intelligent, fait semblant de la sentir, pour avoir l’air de tout comprendre, et il dupe les autres. Mais l’artiste ne s’y trompe pas, il voit le ridicule de ces jugements, et il en rit, et, à la fin, tout le monde en rit aussi, parce qu’il y a de l’intelligence dans le sentiment. Ah non ! L’intelligence pratique ne suffit pas.
— Il en faut, et chacun prend son plaisir où il le trouve. Il en est beaucoup, allez, qui font semblant de croire à la religion et qui, au fond, n’en ont point.
— Justement, ils font semblant de la comprendre. Nous sommes d’accord.
LE FOUR DU PLACER DAGOBERT
Il serait impossible, pensai-je, de concilier un tempérament intellectuel pur avec un tempérament sentimental, mais heureusement chaque homme possède un peu de l’un et de l’autre, et c’est ainsi qu’on s’entend : théorie et pratique.
CHAPITRE XII
LE PLACER DAGOBERT
Nous avons fait halte au détaché Saint-Jules, où l’on nous prépare un punch au rhum, qui nous remet de la chaleur et de la marche. Nous trouvons là le directeur de Dagobert ou plutôt son adjudant, M. Thamar.
Le sentier que nous prenons est pittoresque et accidenté, mais nous avons plusieurs averses. On gravit de petites montagnes, après avoir longé les criques déboisées déjà exploitées, dans lesquelles la pluie nous inonde sans qu’aucun feuillage ne la retienne. Après les montagnes, nous longeons la crique Absinthe, et je prends les devants avec M. Thamar, le directeur provisoire de Dagobert, venu à notre rencontre. C’est un jeune homme bien découplé, l’air décidé et énergique, qui enjambe les criques et passe les ponts sourcilleux comme un porteur nègre, ou bien un créole. Il m’entraîne à sa suite ; Sully reste avec Emma qui va plus lentement, et M. Vertun leur tient compagnie. De grands troncs nous barrent plus d’une fois le passage, en des endroits pleins d’eau et de broussailles, de sorte que je me demande comment Emma s’en tirera. Mais elle est vaillante. Tout ce sentier est en fort mauvais état, on l’a abandonné pour faire les charrois par un sentier situé en aval.
Une surprise m’attend à mon arrivée à l’établissement Dagobert : c’est une salve de mousqueterie qui me semble être tirée en mon honneur ; levant les yeux, en montant le penchant de la colline, j’aperçois au sommet de la case qui domine le village un grand drapeau français, sur un long mât, agité par le vent. Les décharges se répètent une demi-heure plus tard, à l’arrivée de Sully. C’est réellement une réception, mais non officielle : il y a plus de cordialité, il n’y a pas de dissidents, et surtout il n’y a pas de discours. Il est deux heures, et la faim nous presse, ce qui nous empêcherait d’écouter des harangues. Le dîner nous attire davantage. Mais il est précédé de punchs et d’apéritifs variés, comme s’il était nécessaire d’exciter notre appétit. Après la marche, les averses, la dernière montée à gravir après bien d’autres, et à 185 mètres d’altitude, l’appétit vient tout naturellement. Aussi le dîner est fort gai et se termine par de l’enthousiasme quand M. Vertun tire de son sac un gâteau de Savoie, présent de sa cuisinière, tandis que Sully débouche son champagne. Décidément, c’est un pays d’or ; il me rappelle le Transvaal avant la guerre.