Le placer Dagobert paraît en pleine prospérité. Il a produit vingt-quatre kilos d’or le mois dernier, et l’on compte dépasser ce chiffre en mars. L’an dernier pourtant, il a eu ses vicissitudes ; il a été envahi par les maraudeurs, on nous en fera l’historique.

Cet après-midi, nous faisons un tour aux plantations. Nous prenons successivement un bain aromatique, et nous allons nous coucher de bonne heure. J’ai, à moi seul, une case neuve, construite pour le directeur qui est absent, M. Acratus. Cette case a deux chambres et une salle de bains. Mon lit de planches et d’herbes est excellent. Sans plus me préoccuper des vampires que s’ils n’existaient pas, je m’endors profondément. Une lampe brille sur ma véranda ; un boy dort sur un hamac dans la seconde chambre, je suis traité comme un personnage. A trois heures pourtant, les singes hurleurs me tiennent éveillé plus d’une heure ; ils gambadent sur les arbres les plus proches. Puis je me rendors pour me lever à six heures, l’heure à laquelle presque subitement, il fait grand jour.

Le placer Dagobert rend en ce moment une moyenne de dix grammes d’or par jour et par homme aux chantiers : il y a des criques nouvellement découvertes, aussi riches, d’après les prospections, que celles qui produisent depuis deux et trois ans. Enfin, il y a toute une région dans l’ouest, qui est fort riche, mais qui a été envahie l’an dernier (1903), par les maraudeurs. Pendant cinq à six mois, ceux-ci ont saccagé les criques, ils étaient deux à trois cents, jusqu’à ce qu’enfin, en novembre, le propriétaire du placer, M. Melkior, de Cayenne, se décidât à envoyer à ses frais une petite expédition pour les expulser. Il obtint soixante-dix soldats avec leurs officiers et sous-officiers, un brigadier de gendarmerie, un médecin, un arpenteur, et un représentant de la loi. La plus grande difficulté consista à réunir à Mana le nombre de canots et de pagayeurs nécessaires. Mais ensuite tout se passa très bien, personne ne fut malade, il n’y eut aucun accident sérieux au passage des sauts. Certaines nuits furent pénibles à cause de la pluie : c’était la fin de la saison sèche, mais comme il était difficile de construire vingt ou trente carbets tous les soirs, les hommes suspendaient leurs hamacs entre deux arbres, et s’il tombait des averses, ils les recevaient. Mais c’est monnaie courante en Guyane, on ne s’en plaint pas trop : pourtant une forte averse dans un hamac étanche fait une baignoire.

Les maraudeurs furent expulsés. Pour les obliger à partir, on saisit leurs vivres sauf l’indispensable à leur voyage, et l’arpenteur officiel put achever la délimitation du placer sur le terrain : ce travail est long et difficile en Guyane, quand on songe que les placers ont souvent dix à vingt kilomètres de longueur. Il semble qu’il dut être bien facile aux maraudeurs de revenir, après le départ de la force armée ; car il n’y a pas de police possible à pareille distance, et la zone saccagée était à portée du Maroni, d’où il est facile de fuir en Guyane hollandaise. Mais les vivres coûtent et il faut les transporter ; aucun maraudeur n’est encore revenu, et le directeur du placer va mettre en exploitation intensive la région envahie, pour éviter tout nouveau maraudage.

Dans le bois, on est évidemment exposé aux pires tours de ses semblables : pour l’homme comme pour les animaux, c’est la loi de la jungle, comme la décrit Kipling. On ne reçoit guère de nouvelles. Il est des gens dont on est resté sans nouvelles plusieurs années, car ils se déplacent ; on les croit là où ils ne sont pas et ils reparaissent inopinément, ou bien on n’en entend plus parler. Les accidents de chasse sont fréquents, celui surtout qui est dû à la décharge accidentelle d’un fusil mal porté. Le chasseur insouciant laisse pendre son fusil qui se trouve coucher en joue l’homme qui le suit. Sur un sentier boueux et glissant, le long d’une pente, j’ai vu l’endroit où ce fait s’est passé peu de temps avant mon passage : en bas, dans la crique, un peu de terre soulevée indique une tombe, et c’est tout ; nul ne s’est inquiété du disparu. Un crime, s’il se produit, est bien difficile à découvrir en des régions si désertes.

A déjeuner, Thamar nous fait goûter le sorol, la perdrix guyanaise ; puis le pack ou paca, un gibier très fin rappelant le lièvre. Les hoccos, agoutis et pécaris sont l’ordinaire. Mais j’ai goûté d’un mets plus rare, le singe coatta. C’est une espèce assez grande de taille ; elle atteint trois à quatre pieds. J’ai eu la curiosité de voir écorcher plusieurs coattas, et cela, je pense, m’a empêché de les apprécier comme mets. Une fois dépouillés de leur fourrure, ils ont par trop l’air d’enfants ou même d’adolescents à la peau blanche. Il restait le poil noir de la tête, et cela, avec la peau jaune de leur visage, et leurs petits yeux bridés leur donnait l’air de petits Japonais. Il paraît qu’on s’habitue à leur goût sui generis. Cet animal vivant surtout de fruits, sa chair est beaucoup moins forte que celle du puma, et pourtant bien des Guyanais mangent avec plaisir le puma ou tigre américain.

Le singe rouge est moins bon que le coatta, mais sa fourrure est plus belle, et Sully s’en fait donner un assortiment pour sa maison de Cayenne.

Chaque soir, nous assistons à la pesée de l’or et à sa mise en boîte. Voilà six jours que chaque soir on réunit un peu plus d’un kilo d’or ; à vingt-cinq jours de travail, on fera 26 à 28 kilos pour mars. Le résultat des prospections que je fais exécuter correspond à cette production ; les directeurs de placers ont une grande expérience locale, et peuvent prédire la production future d’une crique d’après les prospections qu’elle donne ; leurs prospections sont nombreuses et méthodiques ; ils fondent leur calcul sur le travail par homme et par jour, et non sur la teneur en or par mètre cube. Les Sibériens ont une méthode analogue fort pratique.

Les deux placers Souvenir et Dagobert sont tenus avec un soin méticuleux au point de vue des comptes, de la production et du ravitaillement. On sent un ingénieur à la tête de leurs services. Chaque soir, j’assiste à la distribution des vivres aux ouvriers. Leur nourriture est abondante et variée : morue, bacaliau, bœuf salé, patates, pain, manioc, haricots, lentilles. Celles-ci sont chères, mais elles ont un grand avantage : elles ne se gâtent jamais, tandis que l’humidité gâte les haricots. Le placer produit du manioc, des patates, des bananes, du maïs et de la canne à sucre.

Nous allons un jour visiter une crique nouvellement découverte, la crique Tortue. Pour y aller, nous en passons d’abord une autre en exploitation, déjà située à une heure et demie de l’établissement central ; reprenant dans cette crique une fouille de prospection, lorsque l’eau est épuisée, voici qu’une tortue apparaît au fond ; c’est une preuve qu’elles abondent dans ces criques. La crique Tortue, un peu plus loin, est très étroite, mais nous constatons qu’elle est vraiment riche aux points explorés. A notre retour, cherchant des affleurements de quartz, nous passons sous d’énormes blocs de granite rouge et blanc, grands comme des maisons ; mais la terre rouge, faite de roche décomposée, apparaît au-dessous. L’endroit est pittoresque sous le demi-jour de la forêt ; d’ailleurs, le ciel est couvert ; même, il tombe des averses.