Cependant, nous avons hâte de partir. Des pagayeurs boschs nous ont dit qu’il faut souvent douze jours de canotage pour descendre de Dagobert au bourg de Mana, et sept ou huit en tapouye (ce sont de petits voiliers), de Mana à Cayenne. Dans ce cas, nous arriverions bien juste pour le courrier du 3 avril. Or, Sully a toutes sortes d’affaires à organiser à Cayenne avant cette date, car il désire revenir à Paris avec moi ; il attend un mobilier, un automobile, etc. C’est à peine s’il nous reste une vingtaine de jours. Mais on a donné un bal en notre honneur pour ce soir, qui sera le dernier, et il faut au moins le voir, sinon y prendre part.
Dans une petite chambre, occupant tout l’intérieur d’une case, se trémoussent une cinquantaine de créoles au teint sombre, noir même, hommes et femmes. J’ai dit qu’il y a plusieurs femmes occupées à chaque chantier. On dit bien que quelquefois elles sont cause de discorde, mais le plus souvent leur présence attire et retient les ouvriers.
La danse est lente, sans mouvements désordonnés, qui seraient par trop échauffants sous ce climat ; c’est plutôt un balancement rythmé, presque sans mouvement des pieds. Mais, si les couples évoluent avec lenteur, la musique est un tourbillon vertigineux. Cette musique est tout à fait originale : deux noirs, ou même deux créoles, demi-nus, sont assis côte à côte sur le plancher ; l’un d’eux, de ses doigts de fer, bat en cadence une plaque de bois résonnante de façon à produire des roulements rythmés, comme ceux du tambour, et très rapides ; s’il y avait sur ce rythme des notes musicales, cela ferait sans doute un air, comme des variations de flûte ou de clarinette évoquent certains airs. L’autre musicien agite une petite caisse de fer-blanc pleine de sable ; il la secoue violemment, et, cela, c’est l’accompagnement. Nous avons la musique réduite à sa plus simple expression.
Mais, le plus amusant, c’est de voir les têtes des deux exécutants. Ce sont des types ; ils roulent les yeux, remuent la tête de droite à gauche, en tous sens, font de lentes grimaces. Ils me faisaient l’effet d’être épuisés de fatigue, à force d’exécuter tant de bruit et de mouvements ; mais non, ils peuvent s’en donner toute la nuit. C’est beaucoup plus fatigant que de danser. Quelquefois, l’un ou l’autre des danseurs ébauche une vague mélopée, qui doit être le thème sur lequel brode le tambour de bois. Si ce n’était l’odeur un peu forte qui se dégage de la salle, j’y resterais longtemps : c’est toujours la même chose qu’on regarde, mais on doit arriver, en le considérant, à une sorte de fascination étrange. M. Thamar jouit visiblement de ce spectacle qu’il nous a réservé ; il semble regretter de n’y point prendre part. En notre honneur, il fait apporter aux musiciens et aux danseurs quelques bouteilles de véritable tafia, et il s’improvise un buffet vraiment assorti à ce bal.
Au dehors, la nuit est noire, et il tombe par rafales des averses torrentielles ; mais la température est tiède. Je vais rejoindre ma case au drapeau, qui domine tout le village et même la colline. Mon boy a suspendu son hamac, mais il n’est pas couché ; il faut bien qu’il prenne sa part du bal.
C’est ma dernière nuit aux placers, dans ces cases à jour sur la lisière des bois sauvages ; je crois que je vais regretter ces quelques semaines. Si ce n’était l’appréhension de la fièvre et de l’anémie, je passerais volontiers longtemps dans ces bois : l’Européen résiste aussi bien que le créole. Avec une santé solide, des précautions suivies et raisonnées comme celles que prend L’Admiral, une nourriture saine et abondante et un vigoureux exercice tous les jours, la danse même parfois, on peut braver l’humidité de la Guyane ; or, l’humidité, c’est le véritable écueil du climat, et non pas le soleil. Dans le bois, il n’y a pas de soleil, et sur les chantiers, avec le casque blanc ou le grand chapeau-parapluie des créoles, le soleil n’est pas dangereux.
Je pense à tout cela, à la magnificence de ce pays et de ses bois, étendu sur ma couche, dans cette atmosphère idéale de douceur, écoutant au loin les bruits du bal, de ce bal sans analogie avec celui de Roméo, comme musique, et je m’endors. Demain, nous allons partir, traverser une dernière fois le grand bois sauvage, et nous embarquer sur la Mana.
CHAPITRE XIII
DESCENTE DE LA RIVIÈRE MANA EN CANOT
Après avoir terminé l’inspection des quatre placers qui m’était confiée, nous quittons le dernier établissement pour descendre à pied au dégrad ou débarcadère de la Mana. Il n’y a guère que sept ou huit kilomètres, mais les pluies torrentielles de ces derniers jours ont transformé les criques en lacs, et les bois en marécages.
Le sentier est affreux ; sur les criques débordées, les ponts de troncs d’arbres manquent de solidité, parfois flottent et tournent sur eux-mêmes ; il est impossible d’y passer debout : il faut passer à califourchon, ou dans l’eau jusqu’au milieu du corps. Je file en avant avec Thamar, le directeur provisoire du placer Dagobert, qui m’aide autant qu’il peut : d’ailleurs les arbres ruissellent et achèvent de nous mouiller. Thamar, ce garçon intelligent qui m’a fort bien expliqué le système des criques qu’il a étudiées, est en même temps un remarquable homme des bois ; il en connaît tous les secrets ; il échoue pourtant plusieurs fois dans sa recherche des passages à gué, tellement l’eau est haute. Sur le sentier, voici passer un serpent vert, un jacquot, qui fuit l’inondation. Parfois surgissent de terre des blocs de quartz où l’on pose le pied avec plaisir, car tout autour le sol est glissant. Je ne suis pas fâché de voir cet aspect de la forêt tropicale. On est inondé, mais il fait tiède, et, tant que l’on est en mouvement, l’humidité ne vous refroidit pas. On a même un certain plaisir à braver impunément des situations que, sous nos climats froids, on ne braverait pas sans risquer quelque peu sa santé.