La dernière crique à passer est un lac de cinquante mètres de largeur, et d’une profondeur inconnue. Les troncs qui servaient de pont ont été emportés par la crue. En vain Thamar cherche un passage. Il appelle les boys du dégrad, qui n’est qu’à cent mètres plus loin. Ceux-ci arrivent ; deux d’entre eux traversent le gué à l’endroit le moins profond : ils en ont jusqu’au cou. Il faut me décider à passer comme eux, tenant ma montre en l’air, seul objet craignant ici l’humidité. De l’autre côté, le soleil brille sur les toits des magasins, et je vais me sécher en attendant Sully et Emma. Ceux-ci, plus patients que moi, ont fait abattre, par nos porteurs qui les suivent, un arbre immense, et passent l’eau profonde à pied sec. Ils sont pourtant obligés, eux aussi, de changer de linge dans la hutte du magasinier.

Deux canots nous attendent sur la crique Sophie, qui rejoint la Mana près d’ici. Il est midi passé ; aussi nous déjeunons avant de nous embarquer.

Nos pagayeurs, qui sont des créoles, font aussi leur repas. Nous montons dans nos canots, chacun muni de quatre pagayeurs et d’un pilote. Sully et Emma prennent le plus grand ; je monte, seul passager, dans l’autre. Il n’y a pas d’abri, comme en avaient nos canots de l’Approuague ; les pomakarys, ces abris de feuilles, comme on les appelle en créole, gêneraient le pilote au passage des rapides et des sauts. Un troisième canot descend la Mana avec nous, monté par deux boschmen, le père et le fils.

Nous ne sommes pas à cinquante mètres du rivage qu’un clairon retentit. C’est Thamar qui sonne la générale. Aussitôt Sully saisit son winchester qui est chargé, et envoie une salve de dix coups ; c’est L’Admiral de la flotte qui répond au général des placers ; puis, brusquement, la rivière fait un détour, et nous perdons de vue le dégrad de Dagobert. Seuls, des coups de fusil, qui font écho à ceux de Sully, nous parviennent encore, tandis que nous descendons la crique Sophie. Les bords inondés au loin n’offrent aucun atterrissage ; nous passons des groupes de carbets dont les toits seuls émergent de l’eau.

Cependant la crique s’élargit, et nous entrons dans la Mana, large et gonflée comme un grand fleuve. Bientôt c’est le confluent du Coumarou, et le saut du Grand-Coumarou, signalé par mon pilote. Mais il est invisible ; à peine quelques petites vagues, indiquant les rochers à faible profondeur, rident-elles la surface de l’eau. Nous filons sur le courant plus rapide, sûrs que, de ce train, il ne faudra pas treize jours pour descendre à Mana.

Vers cinq heures, nous touchons au saut Ananas, et nous décidons d’y coucher, car il y a une chute brusque de trois mètres, et il faudra alléger les canots au moins de notre poids. Nous accostons juste au sommet du saut et l’on amarre les canots. Mais le mien se détache avant que je ne l’aie quitté, et glisse ; heureusement je saisis une liane, mon pilote en agrippe une autre, et le canot s’arrête. Un peu plus, nous descendions le saut par l’arrière, et non pas peut-être sans quelque dommage.

Nous passons une bonne nuit, enchantés de reprendre la vie des carbets. Au matin, nous passons à pied le saut Ananas, regardant filer les canots allégés dans les rapides, et nous y remontons quelques instants après. Un léger rideau de brume s’étend sur la rivière, amortissant l’éclat du jour, et créant de jolies perspectives fuyantes. Voici que se répètent les paysages de l’Approuague, les lianes touffues formant devant les arbres de vraies murailles de feuillage rappelant les vieux châteaux couverts de lierre, et sous les buissons poussent les ananas sauvages, qui ont donné leur nom au saut.

Mais, de ces rideaux de feuillages verts, pendent maintenant de splendides grappes de fleurs violettes ; parfois même ces fleurs recouvrent tout et montent jusqu’au sommet des arbres. La muraille verte est devenue entièrement violette, et c’est une fête pour les yeux.

Ailleurs, sans qu’il y ait de fleurs visibles, ce sont des bouffées de parfums qui nous arrivent et qui embaument toute la rivière.

Pour déjeuner, nous faisons halte près d’un groupe de carbets où se trouve amarrée une flottille de canots. Ils portent des provisions venant de Mana pour les placers que nous venons de visiter ; mais le courant est si fort que les pagayeurs sont impuissants à le remonter ; ils ont dû faire halte. Voilà près de cinquante jours qu’ils sont partis de Mana, le 26 janvier, et ils vont encore être obligés d’attendre quelques jours que la rivière ait baissé. Un peu plus bas, c’est un autre groupe de canots. Voilà donc pourquoi l’on est privé de provisions depuis quatre mois aux placers Saint-Léon et Triomphe : les pagayeurs ont perdu leur temps sur la rivière pendant les quinze ou vingt premiers jours, puis la crue est arrivée et les a immobilisés. Par contre, les pagayeurs de Dagobert, qui sont justement ceux avec qui nous descendons la Mana, bien que partis en février, sont sur la voie du retour.