Les lianes font tantôt des arches de verdure et de fleurs, et tantôt elles s’amoncellent en figurant des collines en dômes plongeant dans la rivière.
ÉGLISE DE MANA
Nous arrivons au saut X… où nous passerons la nuit : mais il faut d’abord le franchir. Malgré la crue, il est difficile et nous le descendons à pied, non sans peine ; car, même dans l’île par laquelle nous passons, l’eau a envahi le sentier et formé des criques assez profondes. Le passage n’est pas long, mais voici qu’à l’extrémité, nous attendons vainement l’arrivée des canotiers : il faut aller à leur recherche. Une partie seulement des provisions a été déchargée et transportée derrière nous. En montant sur des blocs de granite qui font partie du saut, nous distinguons un de nos canots en détresse contre un îlot. C’est justement celui qui contient nos provisions : un faux coup de pagaie l’a exposé à une lame des rapides qui l’a rempli. Heureusement il a pu accoster l’îlot, et les deux pagayeurs sont en train de vider l’eau avec leurs couis (grandes écuelles en fer-blanc). Ils essayent ensuite de traîner le canot par terre le long de l’îlot, pour se trouver ainsi au pied de la chute ; car il est impossible de la reprendre en amont. Leurs efforts étant insuffisants, le canot des deux boschs, monté par nos deux pilotes, part à leur secours. A son tour, il va se mettre en travers sous un faux coup de pagaie ; il embarque. Heureusement il est vide ; deux lames, une troisième l’aurait coulé. Mais il passe. Un canot coulé dans un saut est généralement perdu : les hommes même ne s’en tirent pas toujours ! Enfin, voilà nos quatre hommes dans l’îlot, et bientôt les deux canots sont traînés au bas du saut ; ils filent comme des flèches à travers les derniers rapides, sous nos yeux, et viennent nous prendre pour nous conduire à la station des carbets. Il est sept heures du soir, grande nuit, et nous avons eu un moment d’anxiété.
Nous repartons à six heures et demie du matin pour passer d’abord le saut Acajou, presque invisible. Nous aurons une série de sauts à franchir aujourd’hui.
Le saut Léopard, bien que fort visible, peut être franchi sans descendre à terre. C’est le premier que je passe en plein courant, et l’impression est plutôt excitante, au sens du mot américain exciting, grisante. Les pagayeurs retirent de l’eau leurs pagaies, sauf celui de tête et le pilote : le courant est plus que suffisant pour filer vite ; la direction seule importe. C’est là que se révèlent l’à-propos et l’habileté du coup de pagaie. Nous n’avons qu’à nous tenir immobiles, pour ne pas faire chavirer le canot, car les lames arrivent à la hauteur des bords ; un rien ferait entrer l’eau, au risque de nous couler. On passe à quelques centimètres de crêtes de rocs à fleur d’eau, ou de petits tourbillons. C’est vraiment une chose admirable que la science consommée de leur art qu’ont ces créoles : on voit qu’ils connaissent les sauts depuis leur enfance, dans tous leurs détails, et quel que soit le niveau de l’eau, car la passe varie suivant ce niveau. C’est excitant : quand un passage est franchi, on attend l’autre avec le désir de retrouver cette excitation. Chaque saut n’est pas une chute unique ; il est formé de plusieurs chaînes de rocs à franchir, et dure deux cents à trois cents mètres.
A midi, nous passons le Gros-Saut et le saut Patawa ; la chute totale est de huit à dix mètres : il y a d’un seul coup une cataracte de trois à quatre mètres de haut. Sur le bord, il y a deux tombes, l’une toute fraîche, des victimes du saut. Pendant notre arrêt, suivant une coutume locale, Sully fait brûler des bougies sur ces tombes.
C’est ensuite le saut Topi-Topi que nous passons en canot. Outre l’impression du saut Léopard, il me cause une légère émotion : entre deux chutes, mon canot se retourne bout pour bout ; c’est un cas fréquent avec les courants de divers sens qui arrivent. Et, dans cet immense bruissement des grandes eaux autour de soi, les pagayeurs se comprennent mal. Nous nous accrochons à des branches pendantes d’un îlot propice ; nous retournons le canot et il file sans encombre à travers les dernières cataractes de Topi-Topi. Dans ces mouvements, je conçois le danger pour un canot à prêter le flanc aux vagues : il oscille et l’eau y pénètre immédiatement. C’est aussi grave pour un canot que de se briser contre une pointe de roc.
Au delà de Topi-Topi, nous croisons une demi-douzaine de canots avec une troupe de gens qui font sécher des vêtements. Ils allaient au placer Saint-Léon, lorsque, au milieu du saut que nous venons de franchir, un de leurs canots a fait naufrage, avec les bagages de trois passagers, leurs provisions et leurs vêtements ; deux autres canots ont été plus ou moins inondés, et ce sont les effets mouillés qu’ils font sécher. Maintenant, quelques-uns d’entre eux vont redescendre à Mana chercher d’autres provisions et d’autres effets. Ce sont seize jours de perdus déjà, car de Mana ici ils ont mis seize jours. Sully, toujours généreux, leur donne des provisions pour permettre à ceux qui vont rester ici d’attendre, car ils vont être obligés d’y rester plus de trois semaines, avec la crue de la Mana. C’est une désagréable aventure.
Dans ce groupe, il y a des femmes et des enfants. Ces dames, fort élégantes physiquement, ne sont heureusement pas délicates et savent se contenter de peu ; elles ont même l’air de plaisanter sur leur situation. Elles ne seront guère plus mal qu’aux placers, car elles ont du gibier et des provisions ; et puis elles connaissent la vie des bois, elles savent se tirer d’affaire, et ce n’est peut-être pas la première aventure de ce genre qui leur arrive.