Le saut Continent est à découvert : nous en passons la partie centrale à pied. Postés, Sully et moi, sur une saillie de rocher qui forme un observatoire naturel sur le fleuve, nous regardons avec envie nos canots filer comme des flèches au milieu de l’écume, du remous contre les rochers, des tourbillons et des lames, dans le fracas de la cataracte.
Nous arrivons bientôt au-dessus du saut Fracas, où nous trouvons quelques carbets pour passer la nuit. Il y a des maringouins, moustiques d’un bleu d’acier, avec de longs dards qui percent facilement les hamacs. Je dors tout de même, bercé par le roulement sourd et distant du saut Fracas qui nous attend demain. Il ne nous engloutira pas ; nos pilotes sont habiles.
Nous le défions, en effet, de nos canots qui filent au travers comme des fétus de paille. Nouvelle excitation et nouvelle occasion d’admirer ce jeu de pagaies, qui évite les abîmes des remous, les crêtes sournoises des rochers, et qui dirige le canot toujours au travers des lames. C’est le dernier saut que nous verrons : plus bas, l’eau les a recouverts. Au bout du saut Fracas, la rive nous offre un petit spectacle : un temple bosch. C’est un autel aux dieux des boschmen, élevé sous des arbres d’où pendent des oriflammes blanches. Les boschs prient ici, pour se rendre les sauts favorables en les remontant, et pour faire leurs actions de grâces en redescendant. Nos créoles, plus sceptiques, sont tentés de rire de cette dévotion. Les boschs ne sont pas, comme eux, gâtés par Cayenne et le contact des blancs.
A une heure, nous passons les criques Avenir et Arrouani, dans lesquelles on exploite des placers aurifères. Plus bas, ce sont les criques Enfin et Elysée, bien connues en France par leurs mines d’or d’alluvion, depuis longtemps exploitées. A l’entrée de la crique Elysée nous distinguons une masse de diverses machines en train de passer à l’état de vieille ferraille, si l’on ne vient pas bientôt les tirer de leur état précaire : ce sont des dragues.
Au bord de l’eau apparaissent deux grands arbres dominant ceux d’alentour : ce sont des fromagers. Je ne sais d’où vient ce nom, ils ne produisent rien de mangeable ; ils abritent un placer. Un peu plus bas, trois petites collines rompent la monotonie des berges.
Plusieurs fois nous accostons pour chercher des carbets où nous abriter pour la nuit : les uns sont noyés, les autres occupés. A huit heures seulement, quand il fait complètement noir, nous trouvons de grands carbets sur une haute berge : ils ne sont que partiellement occupés. Cet endroit s’appelle le Grand-Amadis : hélas ! il n’offre rien d’héroïque à conquérir ; pourtant, il faut un certain genre de courage pour s’accommoder de ce refuge : il est plein de vermine, de maringouins et de chiques. Je n’ai pas encore vu de chiques en telle abondance. En outre, il y a des vampires, et mon voisin de hamac, un bosch, est mordu au pied par ce vilain animal. Pour moi, je dors bien ; je le dois, je pense, à la petite fatigue que je me suis volontairement donnée en pagayant plusieurs heures avec mes créoles pour rattraper le canot de Sully qui avait une forte avance. Déjà hier, j’avais pagayé entre les sauts, et cet exercice m’avait détendu de l’éternelle position assise dans le canot.
Toute cette nuit, il tombe une pluie diluvienne. Dans mes instants de réveil, je voyais curieusement circuler ces boschmen presque nus avec leur sabre nu au côté : les maringouins les gênaient.
Nous voulions partir à trois heures pour être le soir à Mana, mais, à cinq heures, la pluie est toujours telle que force est bien d’attendre. A sept heures, elle n’a pas cessé ; pourtant il faut bien se décider. Avec des caoutchoucs et des parasols, on se tirera d’affaire. Il n’y a plus de sauts à franchir, car les hautes eaux ont recouvert tous les rochers et les sauts de cette région sont peu élevés. Ainsi nous avons passé hier soir, sans nous en douter, le saut Dalle, ainsi nommé parce que le passage par où on le franchit est allongé comme une dalle de sluice.
Nous passons le dégrad du placer Clovis : il pleut toujours à torrents. Sully et Emma ont arboré des chapeaux-parapluies en bois d’arouman ; c’est grotesque et pittoresque à la fois. Mon pilote voit avec inquiétude l’eau ruisseler sur sa peau nue : il me dit qu’il commence à sentir le froid. A la longue, ces pluies tièdes refroidissent ; c’est leur danger : il vaut mieux mettre alors un tricot, même mouillé, comme me le disait mon Indien de l’Approuague. Je passe au pilote mon caoutchouc, et j’ouvre mon parasol. Il nous arrive des effluves de parfums provenant de fleurs invisibles, mais cela même ne nous charme plus. C’est peut-être le bois de rose, ou ce bois violet que nous avons vu hier, et qui ferait de si beaux ouvrages d’ébénisterie.
Les boschs (qu’on appelle ici Saramacas) du troisième canot se sont couchés sous leur prélart, la toile goudronnée qui recouvre leurs provisions ; et, quand nous rencontrons leur canot, il flotte à la dérive au milieu de la Mana. C’est ingénieux pour éviter la pluie, tout en faisant du chemin. Mes boys sont stoïques sous la pluie. Mon pilote, qui avait cessé son chant monotone, le reprend sous mon caoutchouc. C’est une mélopée indéfinie qui rythme le mouvement des pagaies ; car lui aussi pagaye pour se réchauffer. Ce chant vient du Soudan, en Afrique, et il est en idiome africain ; il dit l’histoire de la fille du désert. Les boys chantent aussi et pagayent mieux ; ils ont les voix de sauvages qu’il faut avec leur chant : ce sont parfois des éclats violents qui sonnent faux, mais rappellent les cris aigus de nos montagnards de Savoie pour s’appeler de très loin. Je n’oublierai pas ces cinq heures de pluie sans miséricorde. Je pagayai aussi sur leur rythme, mais je pensais plutôt à des rythmes de Verdi, de ces rythmes italiens à trois temps qui vont si bien aussi avec le mouvement rapide des pagaies.