Après midi, la pluie cesse tout à fait, aussi brusquement et sérieusement qu’elle n’avait cessé de ruisseler. Quand je ne pagayais pas, j’étais occupé à manier le coui pour vider l’eau du canot. La Mana devient de plus en plus large et profonde, grâce aux criques qui s’y déversent. Ce fleuve magnifique commence à me rappeler ceux de Sibérie : il est aussi jaune, mais les bords sont d’une végétation bien plus riche.
Nous passons devant Angoulême, l’ancien village de Mana, abandonné comme trop loin de la mer pour les petites goélettes ; puis c’est Cormoran, où M. Théodule Leblond, de Cayenne, a entrepris l’exploitation du balata, l’arbre dont le suc équivaut à la gutta-percha.
Il fait nuit quand nous arrivons au village indien de Mana, et il y a encore deux heures et demie jusqu’au bourg de Mana. Nous n’entrevoyons les lumières de cette petite localité qu’à dix heures du soir. Sully nous annonce par une salve de son winchester, et les boys entonnent leur chanson avec un nouvel entrain. Cette cinquième journée, ils ont pagayé quinze heures.
Les coups de feu ont attiré quelques personnes avec des lanternes, grâce auxquelles nous réussissons à sortir des canots avec nos bagages, au milieu d’une nuée de moustiques.
CHAPITRE XIV
LE BOURG DE MANA
Mana n’a pas d’hôtels : on nous trouva cependant deux chambres dans deux maisons assez éloignées l’une de l’autre. Je m’étendis sur un lit muni d’une moustiquaire et m’endormis sans retard, en ayant assez de la position assise en canot.
Ce sont des religieuses qui ont fondé Mana, il y a une cinquantaine d’années, en y faisant des plantations de canne à sucre. Elles fabriquent du rhum. Mais la canne à sucre a bien perdu de son importance depuis qu’on fait du sucre de betterave et aussi à cause du manque de main-d’œuvre. Mais, grâce à sa manipulation soignée, le rhum de Mana garde sa réputation d’être le meilleur des Antilles.
Nous dûmes attendre quelques jours l’arrivée de la Paulette, le petit voilier que nous avait promis M. Melkior. C’est que nous avions descendu la Mana avec une rapidité inusitée, grâce à la crue et au courant : en été, il faut trois et quatre semaines pour faire ce que nous avions fait en moins de cinq jours. Cependant, le temps ne nous parut pas long. Je vis fabriquer le manioc sous ses deux formes comestibles : le couac et la cassave. Le couac est en grains durs, et me plaît médiocrement ; la cassave est sous forme de galette aplatie, moins dure et d’un goût agréable. L’opération importante de la fabrication est la digestion du manioc avec de l’eau dans un appareil appelé couleuvre. Cet appareil, en fibres de palmier tressées, a la forme d’une couleuvre longue de deux mètres environ : on le remplit de manioc et d’eau, et on l’allonge en l’étirant ; puis on le raccourcit et on le rallonge indéfiniment, ce qui imite les mouvements du boa pour avaler. C’est une déglutition complète : l’eau suinte à travers les fibres, et le volume du manioc ingurgité diminue peu à peu. On remet du manioc sec et l’on recommence jusqu’à ce que la couleuvre ne s’étire plus. On grille le produit, ou bien on le cuit en forme de galette sur un four en pierres sèches, et l’on a le couac et la cassave.
M. Sucar, chez qui nous prenons nos repas, nous offre toute espèce de fruits, depuis les grosses amandes du balata jusqu’à la confiture macaque, sorte de groseille rouge. En outre, il nous charme par sa voix de ténor, souple et moelleuse ; une voix naturelle bien rare. Cet homme est très grand, brun, crépu ; il a le physique de Dumas père, et il est artiste.
J’ai dit que les créoles savent être artistes ; leurs histoires en canot le prouvent abondamment : elles sont pleines de fantaisie et d’imprévu. Et ici, à Mana, M. Sucar m’en donne une autre preuve, non seulement par sa voix si harmonieuse et si bien timbrée, mais dans le choix de ses mélodies, tirées des chefs-d’œuvre italiens, la Norma, la Favorite, etc., mais aussi par le goût avec lequel il chante, par exemple, certain air de Mignon : « Elle ne croyait pas, dans sa candeur naïve, etc., » si ridicule quand on accentue sa mesure à trois temps. M. Sucar a sauvé ce ridicule, et l’air paraît dans toute sa douceur mélancolique. Nous avons passé de bons moments à Mana à causer musique et à entendre M. Sucar et sa mandoline. Un pauvre instrument, que la mandoline ; mais, lorsqu’il n’y en a pas d’autre, et qu’une belle voix le domine, c’est encore charmant ! C’était même spirituel avec certaine sérénade guyanaise, paroles et musique de M. Sucar ; un peu méchante, mais jamais on n’eût osé s’en fâcher.