Ce ne sont pas les instruments qui font la musique, c’est l’âme qui s’en dégage : les uns la comprennent, les autres non. Le grand Beethoven n’avait qu’un clavecin, une épinette, et pourtant elle a frémi d’accents que les plus superbes instruments modernes ne connaissent pas, ou dont ils n’ont que de pâles échos, si quelque hasard le veut. Retrouver les impressions d’un maître comme Beethoven dans ses sonates, ses quatuors, ses symphonies, quel problème plein d’exquises sensations ! Plus vaste qu’un problème de géométrie ou d’analyse, il laisse place à la fantaisie, et quelle fantaisie !
Sucar nous dit avoir songé à ce mot de Napoléon écrit par le grand homme sur sa troisième symphonie, l’Héroïque. Celle-ci avait alors une marche héroïque ; c’est après le couronnement de Napoléon que Beethoven, le traitant d’ambitieux, effaça son nom et lui fit une marche funèbre, au lieu de la marche triomphale qu’il avait d’abord composée. Quelle pouvait être cette marche triomphale de Beethoven, de cet homme si puissant d’inspiration, possédant l’intelligence du cœur, pour lui appliquer un mot de Pascal ? Il y en a une, pensais-je : c’est l’adagio de l’Ut mineur, triomphal s’il en fut jamais. Et, à sa suite, le scherzo et le finale aux allures de chevauchée épique, n’est-ce pas là une bataille couronnée d’une victoire ? Voilà la symphonie Napoléon tout entière, toute du style conquérant du premier morceau de l’Héroïque, cette page immense que les mots ne peuvent décrire.
Pourtant, je sais bien que le finale de l’Héroïque aussi est un triomphe, mais ne serait-il pas aussi bien placé à la fin de l’Ut mineur avec la Marche funèbre, et d’accord avec les notes fatales du commencement de cette symphonie. Un rêve. Laissons-le maintenant pour redescendre à terre, et voir la vie pratique, les travaux des créoles.
J’ai eu la chance de rencontrer en Savoie un ancien curé de Mana, un bon Savoyard. Au bout de cinq ans, il en est revenu un peu éprouvé par le climat. Il eut le tort de négliger sa santé en Guyane : au lieu de manger abondamment, il se contenta du maïs, de la polenta piémontaise que les Guyanais laissent pour le couac. Ici, il laissa d’excellents souvenirs ; il faut voir de près cette population pour comprendre les difficultés de ce ministère.
Le chef de nos canotiers de la Mana est conseiller municipal, et il est un des plus intelligents du conseil. La mairie est à côté de l’église et donne sur la grande place de Mana, plantée de superbes manguiers. De la place, on peut suivre les délibérations du conseil, car elles se font à grands cris. On s’y dispute ferme, et l’on ne fait pas faute de s’y régaler, tout en vidant des litres de rhum. Il paraît que le budget municipal a de grosses notes pour les régalades des conseillers. Il faut bien que cette fonction ait des avantages !
Les ménages doubles et triples ne sont pas rares. Dans ce pays, la nature déborde ; l’homme ne peut s’empêcher d’en faire autant. Comme tout le monde est créole ou noir, ce sont forcément des noirs qui souvent sont fonctionnaires. Il n’y a rien à redire à cela, sauf qu’il faudrait arriver à tirer de cet état de choses la civilisation véritable, et non pas sa parodie. Quelque moqueur de Mana me comparait les séances du conseil aux séances matinales des singes hurleurs qu’on entend sur l’autre bord de la rivière : « Seulement, ajoutait-il, les séances des singes rouges sont moins longues. »
Il serait banal de citer l’exemple des Anglais dans leurs Antilles. Les Anglais ont le sens politique et commercial, mais ils ne savent pas développer le sens artistique et personnel de leurs sujets antillais et autres. La France le saurait. En attendant, certaine réforme, bien pratique celle-là, que me signalait Sully, ce serait le service militaire obligatoire pour les créoles aussi bien que pour les citoyens français : il inspirerait le sens des responsabilités et de l’ordre. On se heurterait à des difficultés, à la dissimulation des naissances, par exemple ; mais, en Algérie, on a bien su s’en tirer : on comprendrait qu’après tout le service militaire a de très bons résultats et on le ferait volontiers.
Les créoles ont d’incontestables qualités : activité, endurance, finesse d’intelligence. Ils ont le droit absolu de participer à leur gouvernement, et c’est une condition essentielle de leur prospérité ; car ils se connaissent, savent ce dont ils sont capables, et, par suite, peuvent faire chez eux ce que les blancs ne pourraient faire.
Par exemple, certaines cultures seraient une grande source de prospérité pour la Guyane française, mais elles seront impossibles tant que les mines d’or absorberont toute la main-d’œuvre. Le coton sauvage abonde en Guyane ; il n’est nulle part cultivé. Or, la France est entièrement tributaire des Etats-Unis pour le coton qu’elle consomme, et à la merci de ses prix de vente, tandis qu’elle pourrait en produire de la meilleure qualité en Guyane à peu de frais. On dira que la main-d’œuvre nous manque, ce qui est exact ; mais la Guyane hollandaise et surtout la Guyane anglaise en ont à profusion. On ne voit donc pas ce qui nous empêche d’en avoir. Il paraîtrait qu’à deux reprises, quand nous avons voulu importer des noirs de nos domaines africains, ou des coolies d’Asie, l’Angleterre est venue nous avertir de son air le plus prude : « Vous savez, c’est la traite des noirs, — ou bien, — des jaunes. » Et, selon l’expression vulgaire, nous avons calé. Si cela est exact, nous avons été absurdes, car l’Angleterre et la Hollande n’ont pas fait autre chose pour leurs possessions.
Le balata est exploité avec succès en ce moment autour de Mana. Les concessions sont toutes prises, à moins d’aller très loin. On envoie des ouvriers à qui l’on achète leur récolte moyennant 4 francs le kilogramme de gomme. Leur contrat les empêche de vendre à tout autre leur production, et, en outre, chaque récipient porte une marque distinctive. La gomme de balata valant 7 francs le kilogramme en France, il reste une jolie marge de profits, en tenant compte des frais de transport. Seulement, c’est toujours la main-d’œuvre qui est l’écueil dans la question. Souvent aussi il y a des pertes de temps ; il faut attendre les pluies pour faire la récolte ; le passage des sauts avec des canots chargés de balata peut être périlleux, etc.