L’exploitation des bois d’œuvre et de construction est beaucoup plus difficile ; il faut des capitaux et des navires construits spécialement à cet effet. Mais, tôt ou tard, la valeur extraordinaire des bois de la Guyane rendra leur exploitation très florissante ; nous en parlerons dans un chapitre spécial.
A quelques heures de Mana, près du lac Arrouani, se trouve une léproserie : une trentaine de lépreux sont soignés par des religieuses. Le docteur de Mana va les visiter de temps à autre. On se plaint qu’aucune amélioration ne soit possible par suite de la mauvaise volonté du service administratif, et parce qu’il n’y a aucune police dans la région.
C’est un fait patent que la police est absolument insuffisante en Guyane, mais elle est difficile à exercer. Nous avons vu les incursions des maraudeurs : on me soutient à Mana que ces maraudeurs ont leur utilité. Ils exploitent et réexploitent des placers jusqu’à leur épuisement complet. Seulement, ce ne sont pas eux qui découvrent les placers ; ils arrivent généralement après la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est due aux efforts coûteux d’expéditions organisées par les gens entreprenants de la colonie. Ces derniers sont alors frustrés par les maraudeurs. Lorsqu’une découverte est due à des maraudeurs, rien de plus juste que de leur donner la propriété du placer. Il devrait suffire, comme aux Etats-Unis, de planter des poteaux de découverte, et de faire ensuite enregistrer le terrain au service des mines à Cayenne.
Mais les conditions sont spéciales en Guyane : cadastrer la forêt vierge, ce serait un comble. Alors, on distribue le terrain à Cayenne même sans aller le voir. On vérifiera plus tard : les approximations sont légendaires dans le pays. On adapte les terrains au plan, et non pas le plan aux terrains. D’ailleurs, les maraudeurs ne tiennent point à la propriété : ils veulent seulement écouler leur or. Pour vendre de l’or, il faut un laissez-passer, et on ne donne ce laissez-passer qu’aux propriétaires de placers. Qu’à cela ne tienne : des gens de Mana ou d’ailleurs ont des concessions de placers, aurifères ou non, sur le plan officiel, et cela leur suffit pour acheter l’or des maraudeurs. Naturellement, ils y prennent leur commission, et, de plus, étant marchands, ils payent en partie avec des provisions. De là vient que les maraudeurs sont fort bien vus en Guyane. Aux Etats-Unis, le laissez-passer est inconnu ; chacun peut vendre de l’or, et la fraude est inconnue. En Guyane, outre le laissez-passer, il y a une masse interminable de formalités et de droits à payer, dont 8 pour 100 pour la sortie. Aussi, l’or s’en va en Guyane hollandaise, où il n’y a pas tant de formalités et où le droit de sortie n’est que de 5 pour 100.
MONTJOLY, PRÈS CAYENNE. — COLONIE DES SINISTRÉS DE LA MARTINIQUE
Cependant, la Paulette est arrivée et déchargée : à sept heures du matin, le 19 mars, nous nous y embarquons pour Cayenne. Nous passons la barre de la Mana juste au moment favorable de la marée, et nous voilà en pleine mer. Le vent souffle du nord-est, et nous allons à l’est ; mais le capitaine Boot va où il veut. En moins de trente-neuf heures, nous sommes à Cayenne, et encore un coup de vent a brisé notre mât de hune, ce qui nous a fait perdre quelques heures. Je ne suis pas habitué à ces mouvements saccadés des voiliers contre les lames ; pourtant, l’appétit tient bon. Nous avons pu jeter un regard sur les îles du Salut, sans avoir vu la côte, qui est trop loin. A dix heures du soir, nous passons la barre du port de Cayenne.
A terre, je retrouve la grande maison mise à ma disposition à la fin de janvier. Ces sept semaines dans l’intérieur de la Guyane me font l’effet d’un rêve. Sur mon lit, je crois sentir encore le balancement un peu dur de la goélette, et ce sera mon premier plaisir d’aller la voir demain se pavaner gracieusement dans le port. En la revoyant, je distingue près d’elle un autre voilier venu aussi de Mana, la Belle-Cayennaise. Celui-ci était parti vingt-quatre heures avant nous ; mais le capitaine n’a pas su se tenir au vent comme Boot, et il est arrivé douze heures après lui ; et son bateau ne vaut pas la Paulette.
CHAPITRE XV
CAYENNE
La ville de Cayenne est divisée en deux parties assez distinctes, sans être séparées l’une de l’autre. Ce sont, d’un côté, les constructions anciennes ; de l’autre, les rues modernes. L’ancien Cayenne était entouré d’un fossé qui a presque entièrement disparu. Il comprenait de très grands bâtiments, solidement construits, restés intacts, et groupés autour du fort Cépérou, sur le bord de la mer. Ce fort utilisait une petite colline, un rocher battu des vagues, cachant derrière lui la plaine où Cayenne est construite : on a parlé plusieurs fois de faire sauter ce rocher, pour dégager Cayenne et lui donner plus de vue ; mais le pittoresque y perdrait.