A l’est du rocher, ce sont d’abord d’immenses casernes, avec de grandes et hautes salles, à peu près inutilisées maintenant ; car le fort Cépérou a été démantelé en faveur de Fort-de-France, qui est notre station navale des Antilles, et la garnison de Cayenne est insignifiante. Derrière les cours des casernes, fermées par de massives et vieilles portes de fer, ce sont les palais du gouvernement et de l’administration. Quelques vieux canons garnissent un promontoire au nord de ces bâtiments. Au sud sont la gendarmerie, puis le grand hôpital. Tout cela est massif, mais solide, et encadré d’un côté par la mer, de l’autre par une vaste place où pousse une herbe épaisse entre des avenues bordées de superbes amandiers. C’est la place d’Armes : sous le climat tropical, la verdure et l’ombre donnent toujours ici une impression de fraîcheur.
Les autres monuments anciens de Cayenne sont le palais de justice, dont les murs et les pilastres noircis encadrent tristement une grande cour d’honneur, puis l’église ou la cathédrale, si l’on veut, qui est dans les mêmes conditions. Le climat humide de Cayenne produit sur les murs les mêmes taches noires qu’on observe sur les monuments de Londres. La cathédrale est insuffisante pour Cayenne : elle est en outre mal aérée, sombre et humide. Il faudrait ici une église comme celle de Fort-de-France, en treillis de fer, toute en fenêtres immenses, pleine d’air et de lumière. Cependant, on peut dire que cette église de Cayenne, isolée sur une place, bordée d’une avenue de palmiers, avec un pourtour en arcades, est encore le plus remarquable monument de la ville.
Il me reste à citer la mairie et le musée, mais leur extérieur n’offre rien de particulier. Le musée renferme une collection de roches, d’oiseaux, de reptiles, de mammifères, etc., qui est très intéressante. Mais la flore et la faune de la Guyane ont fort besoin qu’un savant les étudie : je crois que, depuis les descriptions de Buffon, leur étude n’a fait aucun progrès. L’intérieur de la Guyane, c’est presque la terra incognita.
Le reste de la ville est composé de rues très régulières et très propres, qui se croisent à angle droit comme dans les villes américaines modernes. Il y a de très beaux immeubles, appartenant aux plus anciennes familles de la Guyane : les Leblond, les Céide, etc. L’intérieur, avec de larges et hautes salles, de grandes fenêtres, est somptueux et imposant. Pour faire circuler l’air à travers les maisons, on a renoncé aux croisées vitrées ; on n’emploie que des volets à jour. Si l’on a de l’air, parfois même des rafales de vent à travers sa demeure, on évite un peu les effets de l’humidité. Les toitures sont faites de lattes en bois, sur lesquelles les pluies torrentielles font un tel fracas que le sommeil le plus dur n’y peut résister.
La ville a de belles esplanades plantées d’arbres, et de magnifiques promenades ombragées sous la forêt. J’ai cité la place d’Armes, mais celle des Amandiers est plus vaste encore, et, en outre, elle donne sur la mer : il y passe constamment le souffle du large, et, dans les chaudes journées, on l’y respire avec délices. Des bancs ont été disposés sous les ombrages des amandiers, et jusque sur un petit promontoire avancé, d’où la vue s’étend au loin sur la plage et les collines de la côte.
La place des Palmistes, au milieu de Cayenne, est unique au monde, par ses deux cents palmiers hauts de trente à quarante mètres, alignés en colonnades de troncs droits et minces, dont le sommet, une touffe de palmes bruissantes, est sans cesse agité. Ils ont dû être plantés en même temps, car ils sont presque égaux. L’un d’eux est bifide : à sept ou huit mètres du sol, il se divise en deux troncs parallèles absolument semblables. Sous ces palmiers, ce sont des bouquets de bambous, et des pelouses de hautes herbes séparant des avenues. On a préféré laisser à cette immense place l’aspect d’une savane plutôt que d’y créer des massifs de fleurs. La cime de ces palmistes est hantée d’une nuée d’urubus, le vautour de Cayenne, à qui, quoi qu’on dise, on doit bien en partie la propreté des rues. Il est juste de dire que ces rues, balayées par les averses, le sont aussi par les particuliers et par des équipes de forçats.
Je citerai encore une place plus petite, près du port, parce qu’elle possède un groupe en bronze, au centre. Ce groupe représente le député Schœlcher, en redingote, présentant (à la France, je pense) un noir presque nu. Cela signifie l’émancipation des esclaves. M. Schœlcher a un air enthousiaste un peu 1830 ; le noir a l’air de trouver la chose toute naturelle. C’est qu’en effet, à juger par le nombre de créoles, l’alliance avec les blancs était depuis longtemps un fait accompli. Je ne sais si ce groupe plaît beaucoup à Cayenne.
Le port est encombré par les bâtiments de la douane, dont je parlerai tout à l’heure. C’est dommage, car on y jouit d’une vue captivante sur la mer, la pointe Macouria et la rade, où se balancent constamment de nombreux voiliers, goélettes et canots. Il y a même un vieux vapeur, la Victoire, sans cesse rapiécé, comme le couteau de Jeannot, portant solidement ses soixante-dix ans. Une fois par mois seulement arrive le courrier français, un vapeur de 1,500 tonneaux.
Il n’y a pas de tramways dans Cayenne, mais on parle d’en construire un. En attendant, on installe la lumière électrique. Mais les Cayennais ont pris à la civilisation ce qu’elle a de plus avancé : les automobiles. Il y en a une dizaine dans Cayenne, presque tous à des particuliers. Les rues rectilignes sont favorables à ce sport. C’est le meilleur mode de locomotion pour ne pas s’échauffer en courses, car les chevaux supportent mal le climat. Il n’y a que les mules qui résistent et quelques Cayennais ont de jolis attelages de ces animaux, qui ne peuvent cependant lutter avec un automobile.
Il y a pourtant fort peu de routes autour de Cayenne, quinze kilomètres en tout ; mais les autos les parcourent plusieurs fois. Ce sont d’ailleurs de jolies promenades à travers les forêts vierges de la côte. On espère faire peu à peu une route le long des côtes jusqu’à Mana, et peut-être jusqu’à Surinam, capitale de la Guyane hollandaise. Les autos pourront s’en donner, car cette route sera loin d’être fréquentée comme nos routes de France.