En attendant, les promenades favorites sont celle du jardin d’essais de Baduel, et celle de Montabor. Je ne les ai pas faites ; par contre, j’ai passé une journée extrêmement intéressante à la colonie agricole de Mont-Joly, en compagnie de son organisateur, M. Bassières. Cette colonie est à huit kilomètres de Cayenne : elle a été fondée pour donner de l’ouvrage et des ressources aux sinistrés de la Martinique, après la fameuse catastrophe de Saint-Pierre. Il y eut d’abord six cents personnes, mais il en est rentré beaucoup à la Martinique, où elles ont retrouvé une occupation. Il reste en ce moment soixante-dix familles, environ deux cent soixante-dix personnes, qui paraissent décidées à rester en Guyane. Un vaste espace de terrain leur a été distribué, divisé en lots. Sur chacun de ces lots se trouve une jolie case et, tout autour, un jardin potager. Le reste du terrain est consacré à la culture préférée du propriétaire : le maïs, les bananes, les patates, le manioc, la canne à sucre, etc. ; ou bien les légumes : courges, concombres, haricots, épinards, etc. M. Bassières a particulièrement encouragé ces dernières cultures, comme plus rémunératrices, et Cayenne y trouve un grand avantage : celui de pouvoir acheter des légumes à un prix abordable.

Entre les rangées de propriétés, on a réservé de larges avenues, auxquelles travaillent des escouades de forçats : ce sont ici des Malgaches et des Arabes. Ils ont d’abord déboisé le terrain de Mont-Joly, et maintenant ils en font l’asséchement. Leurs casernements sont de longs bâtiments bien aérés entourés de forêts. Deux ou trois surveillants militaires suffisent à diriger leurs travaux. Ils disposent d’une salle de punition où les récalcitrants sont enchaînés par les pieds ; il n’y en avait aucun à mon passage.

A l’entrée de la colonie se trouvent des bureaux, puis les anciens logements des sinistrés de Saint-Pierre. Le paysage est extrêmement calme et reposant ; l’aspect est celui d’une prairie plantée de canne à sucre, avec quelques grands arbres : des palmiers et des fromagers. Au delà des forêts qui bornent la colonie, le terrain est vallonné et se termine par des collines qui vont plonger dans la mer. La plage est magnifique, longue de deux à trois kilomètres, isolée entre deux collines, et constitue un site merveilleux. On parle de diviser la forêt voisine en lots, et de la vendre aux enchères pour y construire des villas donnant sur la plage. Celle-ci a une largeur de deux cents mètres. La lisière des bois est formée de buissons bas qui donnent un fruit, l’icaque, au goût acide, rappelant ces baies bleuâtres que les enfants aiment beaucoup en hiver, les prunelles. Si j’étais destiné à vivre à Cayenne, je choisirais une villa sur cette plage.

Et justement je passai une charmante soirée à la campagne, au bord de la mer, chez M. Léonce Melkior, en compagnie de Sully-L’Admiral et d’un groupe de Cayennais pleins d’entrain et de gaieté. La villa méritait son nom : la Gaieté. C’était une petite maison, dont tout le dessous ne formait qu’une grande salle ouverte des quatre côtés. Les grands bois alentour, la plage tout près, et jusqu’au ponceau de bois traversant une crique, tout me rappelait un autre site, dans un pays et sous des cieux pourtant bien différents : la villa de Sedimi et ses alentours, près de Vladivostok, en Sibérie. Nous causions ici de la guerre russo-japonaise, que je n’avais apprise qu’en arrivant à Mana, et je me demandais si ce joli Sedimi n’était pas en ce moment occupé par ce peuple stupéfiant que les Russes appellent des macaques, et qui sont des hommes même peu ordinaires.

A la Gaieté, nous goûtâmes toute espèce de fruits : des pommes-lianes aux variétés inépuisables : couzou, oyampi, mari-tambour ; les plus petites sont les plus savoureuses, mais toutes sont délicieuses. On nous servit une glace sans doute inconnue en Europe, une glace au mombin ; elle ne le cède en rien à une glace aux fraises.

L’après-midi fut très gai et se termina par un bain de mer. C’est un hasard heureux de pouvoir goûter la salure de toutes les mers du globe. Ici, les poissons abondent ; il suffit de jeter un filet pour en attraper de toutes les tailles. On rejette à la mer les plus gros et les moins bons. En outre, on trouve fréquemment de grosses tortues de mer échouées sur le rivage, et dont la chair est très recherchée. Ces rivages, toujours rafraîchis par la brise, sont très sains, et c’est pourquoi je ne crains pas de les comparer, à bien des points de vue, à ceux des côtes de la mer du Japon, en Sibérie.

Le gouverneur de la Guyane jouit d’un luxueux chalet, dans une situation semblable à celle du chalet Melkior et à peu de distance ; mais je ne l’ai pas vu. Je n’ai pas cherché non plus à le voir, préférant les réunions privées aux réceptions officielles, et la vie en plein air avec des fruits sauvages, aux mets élaborés savamment. J’ai cité les pommes-lianes ; il y a ici aussi les pommes-cannelle et les sapotilles, et surtout les mangues : mangue-amélie, mangue-julie, etc. Les amateurs les préfèrent à tout autre fruit pour leur finesse, leur parfum, leur saveur. La culture leur fait perdre ce léger goût de térébenthine, que les Guyanais d’ailleurs apprécient : si la Guyane réussissait à entreprendre le transport des mangues en Europe et aux Etats-Unis, elle y trouverait une fortune, et les gourmands de tous pays un plaisir. J’ai toujours ouï dire que les entreprises les plus sûres sont fondées sur ce qui se mange.

A propos d’arbres fruitiers, leur sève est si riche en Guyane que, pour faire produire aux arbres stériles, on leur applique indifféremment, avec un succès égal, l’un ou l’autre des trois procédés suivants : on taillade l’écorce à coups de sabre — c’est le procédé des Indiens autochtones — on fait une incision annulaire assez large à la première écorce ; enfin, on charge de pierres les branches inférieures sur leur jonction avec le tronc. Je ne sais si, en Europe, on trouverait aussi heureuse l’application d’un de ces procédés.

Cayenne est une ville gaie. C’est le type de ces villes qui centralisent la production d’or d’une région. La vie y est large et plutôt coûteuse ; l’intérêt de l’argent y est élevé : 10 pour 100 sur les immeubles. Cette ville m’a rappelé un peu Johannesburg, au Transvaal, les années avant la guerre ; elle a aussi des rapports avec El Callao, au Venezuela, et même Dawson-City, en Alaska. Les réceptions sont luxueuses : le champagne y coule à flots, et de vastes salles grandioses, comme celles de M. Th. Leblond, donnant sur la place des Palmistes, rappellent plutôt les châteaux d’autrefois que les maisons modernes. On y retrouve les descendants d’une ancienne race, celle des L’Admiral, des Leblond, etc.

La population créole aime beaucoup à s’amuser. Elle organise même des baptêmes de poupées. Sully en a présidé un ces jours-ci. C’est très sérieux et non pas un jeu d’enfants, comme on le croirait ; mais on s’y amuse ferme, en habit ou en smoking blancs aux revers de soie blanche. Quels grands enfants que ces créoles !