Surtout, on aime la danse. Les bals publics ne sont pas précisément une réjouissance pour ceux qui habitent dans le voisinage et qui voudraient dormir. C’était mon cas à la fin de janvier, et, jusqu’à six heures du matin, ce fut en face de chez moi un tapage indescriptible : à travers les volets à jour sans croisées, le bruit m’arrivait comme si le bal eût été dans ma chambre. C’est d’abord le rythme cadencé des danseurs infatigables frappant mollement, mais tous à la fois, le plancher de leurs pieds nus. Le bavardage est moindre pendant la danse : l’amour des histoires fait place à la jouissance de cette danse que j’ai décrite au placer Dagobert et qui a quelque chose de félin. Moins agitée que la nôtre, c’est bien la danse qui convient à un peuple plus près que nous de la nature, et sous ce climat qui amollit ; mais l’exercice est une réaction contre cet amollissement.

Sur le bruit cadencé des pieds, et pour l’exciter plus que pour le rythmer, il y a d’abord l’instrument de bois que l’on bat avec les doigts et la paume de la main, et la boîte de sable secouée sans relâche ; mais, à Cayenne, il y a en outre des instruments de musique. J’entendis une clarinette maniée avec une véritable maëstria. Elle joua d’abord des valses, de très jolies valses, de Strauss, de Lanner, etc., et toute espèce de danses, jusque vers deux heures du matin. A partir de ce moment, les danseurs étant sans doute suffisamment rompus aux rythmes dansants, la clarinette se donna libre carrière : ce furent des airs variés, avec d’étourdissantes variations roulées, coulées, piquées ; de la virtuosité étincelante ; de ces variations que nos créoles, sur la Mana, sifflaient avec un vrai talent. Après les variations, un peu fatigantes pour la respiration, ce furent des airs d’opéras, lents ou vifs, sans transition, avec la plus parfaite indifférence pour la danse en cours : je reconnus au vol Carmen, la Favorite, la Traviata, Guillaume Tell, et même Lohengrin. Je ne parle pas des opérettes. La boîte à sable et la lame de bois continuaient, sans s’inquiéter de la clarinette, leurs battements et leurs grincements rythmés. C’était admirable, comme chacun de son côté, danseurs et musiciens, s’en donnaient à cœur joie pour jouir à fond de la danse. La pluie tomba par rafales, sans qu’on s’en doutât dans la salle un seul instant.

A côté d’un bal pareil, il est inutile d’essayer de dormir ; il faut aller le voir, et c’est intéressant ; il y a un buffet et des tables où l’on peut se rafraîchir.

Je vis un autre bal le 2 avril, la veille de Pâques. Outre la clarinette, toujours tenue supérieurement, il y avait deux violons, une contrebasse et un cornet à piston. Les deux violons passaient inaperçus à l’oreille, et pourtant leurs exécutants ne se faisaient pas faute de manier l’archet à tour de bras. Mais que faire contre un piston et une clarinette, un tambour de bois et une boîte à sable ? Se taire ! mais leur salaire n’eût pas été gagné.

Ces grandes salles de danse sont parfaitement aérées, éclairées à l’électricité ; elles ont un promenoir pour les spectateurs, des bancs pour les danseurs fatigués, et des rafraîchissements. La police surveille d’un œil débonnaire.

Le matin de Pâques, jour de mon départ, j’allai visiter le marché que je ne connaissais pas encore. Un gendarme de la Savoie, rencontré à Cayenne, m’ayant persuadé qu’il en valait la peine, vint m’y conduire à cinq heures du matin. J’y trouvai, en effet, une foule considérable et bariolée, toute espèce de fruits et de légumes, des libérés vendant de la viande, le tout relativement un peu cher, au taux de l’unité inférieure de Cayenne, qui est le sou marqué, valant deux sous. C’est une jolie pièce de nickel, frappée sous Louis-Philippe. Je constatai avec plaisir l’activité du marché de Cayenne, et surtout je m’aperçus que la population en général et les gendarmes en particulier sont en mesure d’avoir une nourriture saine et réconfortante, comme il convient en Guyane.

La cathédrale était pleine de monde, à déborder sur la place, à la messe de Pâques : l’orgue et les chants s’en donnaient à toute volée. Je dois même mentionner une effroyable cacophonie due au mélange de l’orgue et des chants avec une fanfare jouant des danses, des marches et des pas redoublés : pour comble, je reconnus, sinon les mêmes musiciens, du moins les mêmes airs que la veille au bal créole. Autour de moi, on paraissait ravi d’entendre un pareil charivari. Il paraît que des sons comme des goûts, on ne discute pas. Chacun a sa manière d’honorer Dieu, et peut-être notre grande musique religieuse paraîtrait-elle fade aux oreilles créoles ! Elle demande une étude, d’ailleurs. L’idée qu’on se fait de Dieu dépend de la science qu’on possède ; on ne peut en imposer une plutôt qu’une autre.

Les Frères des écoles chrétiennes sont très populaires à Cayenne : c’est leur fanfare qui jouait à la grand’messe et nous gratifiait de ses airs intempestifs. Les élèves étaient tout endimanchés : quelques-uns avaient des bas et des souliers bien cirés ; d’autres n’avaient qu’un bas et qu’un soulier ; pour satisfaire une petite vanité, ils étaient certainement plus mal à l’aise que leurs camarades qui avaient leurs deux pieds nus.

J’ai fait allusion aux forçats une fois ou deux dans mon récit, à propos de la main-d’œuvre et de la colonie pénitentiaire du Maroni. La surveillance ne paraissait pas être suffisante, et la Guyane n’a pas de troupes dans le cas possible d’une révolte des forçats. Voici quelques observations qui m’ont été faites sur le régime du bagne.

Ce régime paraît s’inspirer d’abord du code d’excellence de la nature humaine, inventé par Rousseau dans son Emile, et ensuite d’une sorte d’aversion pour tout changement. Le souci principal est de ne donner aucun motif de laisser croire que les forçats sont mal traités, et de suivre la routine. Le nombre total des forçats est d’environ six mille. Il a été renforcé récemment de ceux qu’on a expédiés de la Nouvelle-Calédonie, qui cesserait peu à peu d’être colonie pénitentiaire. Depuis l’année 1854, où la Guyane reçut le premier convoi de condamnés, on peut dire que le travail fait par les forçats est insignifiant, comparé aux dépenses qu’il a occasionnées. Ces dépenses ont dépassé soixante millions, et le travail fait se borne à quelques plantations sur le Maroni ; chaque administration nouvelle refait ce qu’avait fait la précédente, et la Guyane reste aussi inculte qu’il y a soixante ans. En colonie anglaise, on aurait évidemment réalisé des défrichements et des routes qui auraient développé le pays. En Guyane, on a fait quinze kilomètres de routes.