Dans les rues de Cayenne, le travail des forçats est peu pénible, et, en le voyant faire, on comprend combien il manque d’entrain et de bonne volonté. C’est le travail forcé, bien inférieur au travail libre. Les forçats travaillent moins que les militaires et sont mieux traités. Un condamné qui a une plainte à faire peut s’adresser directement au ministère, sans passer par l’administration, tandis qu’un soldat est obligé de passer par la voie hiérarchique. Un forçat peut ameuter la presse. Ainsi Zola a fait son livre : Vérité, qui est un tissu d’erreurs. Que n’est-il venu en Guyane ? Il était, certes, assez riche pour payer son voyage, et il aurait pu voir l’île du Diable.

TRAVAUX DES FORÇATS DANS LE PORT, A CAYENNE

Le contact prolongé entre les forçats de toute catégorie les rend rapidement aussi mauvais les uns que les autres : si l’on isolait les meilleurs (car il y a des crimes par entraînement irréfléchi), on obtiendrait un autre résultat. Il faudrait écarter les pires, comme on coupe un membre malade pour éviter la gangrène. Ensemble, les forçats en arrivent à perdre tout sens moral, à regarder le vol, l’assassinat, comme un devoir dans l’état où la société les a mis. On envoie bien les mauvaises têtes, ou soi-disant telles, aux îles du Salut. Mais on appelle mauvaises têtes ceux qui refusent de travailler ; or, ce refus est trop facile à opposer, car il n’y a aucune sanction, aucune punition ayant un résultat effectif comme dans l’armée. Aux îles du Salut, la vie est douce et le climat est bon. Il serait si facile de classer les forçats d’après leur casier judiciaire ! Mais ce serait quitter la routine, et se donner de la peine. Peut-être l’un ou l’autre directeur a-t-il essayé, mais il a dû se heurter à la pire des forces, la force d’inertie. Car l’administration ne manque pas de chefs capables et intelligents. Mais, quand une routine dure depuis cinquante et soixante ans, et reste liée à l’influence changeante des régimes que la France subit de son côté, on n’a ni la force ni le temps de faire œuvre qui dure.

Si les forçats sont donc manifestement inutiles à la Guyane, ils sont par surcroît nuisibles à sa réputation, par suite à son peuplement et à son développement. Il vaudrait mieux les envoyer ailleurs, aux îles Kerguélen, par exemple, dans le sud de l’Afrique, où, dit-on, il n’y a que des phoques et un consul. Le climat y est excellent.

Le sort des libérés est plus triste encore que celui des forçats. Il leur arrive de demander à faire certains travaux refusés par les forçats, comme trop pénibles, et, en effet, ces libérés gagnent 70 francs par mois, ce qui représente tout juste leur nourriture, à Cayenne. Leur situation est parfois si misérable qu’ils commettent volontairement un délit pour se faire réintégrer au bagne : le tribunal de Cayenne juge constamment des faits de ce genre. Les forçats malades vont à l’hôpital et l’on prolonge leur convalescence par toute espèce de petits soins, tandis que les libérés malades sont envoyés au camp. On saisit sur le vif la sollicitude administrative pour son service, et son indifférence au bien général.

Depuis huit ans, il est question de faire un chemin de fer de pénétration en Guyane ; on comptait, mais à tort, semble-t-il, sur l’administration pénitentiaire pour donner sa main-d’œuvre. On ne sait plus maintenant quand on fera ce chemin de fer, ni même si on le fera. Celui qui se construit actuellement en Guyane hollandaise pourrait bien décourager de faire celui de notre colonie, car le projet le plus populaire à Cayenne consistait à aboutir à la haute Mana et au Maroni par l’Approuague, et le chemin de fer hollandais ira justement à l’Awa, sur le Maroni.

Mais, en Guyane française, aucun tracé n’est encore fait ; on ne peut donc évaluer les frais de construction, ne sachant pas à quelles difficultés on se heurtera. Quant au but à atteindre, il me semble qu’on n’a que l’embarras du choix : il y a des placers un peu partout, et, quel que soit le point visé, la région intermédiaire est bonne à développer.

Les avantages d’un pareil chemin de fer seraient inappréciables : on pourrait exploiter avec profit une quantité de placers, dont actuellement le ravitaillement est trop coûteux pour que le bénéfice soit possible. Surtout on pourrait commencer le défrichement intérieur et la mise en valeur de la Guyane française, comme en Guyane anglaise et hollandaise. L’intérieur du pays est loin d’être malsain, surtout en commençant par cultiver le voisinage de la mer, comme le recommande M. Théodule Leblond. La main-d’œuvre viendra des Antilles à volonté. Il suffirait d’un effort pour mettre en plein rapport cette inépuisable forêt vierge, inhabitée et inconnue. Il faut de l’argent évidemment, mais, avec la production d’or de la Guyane, le capital ne ferait pas défaut, si on l’intéressait à la Guyane, au lieu de l’écarter.

Ceci me conduit à dire quelques mots de la douane. Le produit principal, c’est l’or. C’est grâce à l’or que le budget de la colonie donne des excédents. Mais ces excédents, au lieu d’être employés au profit de la colonie, servent à faire des largesses administratives. On étudie à la loupe les rouages de ce régime, comme en France, mais on néglige toute vue d’ensemble. En outre, la politique sait bien jouer aussi son rôle.