L’or paye deux taxes : la première, de 5 francs par kilogramme d’or brut, pour l’entrée dans Cayenne ; la seconde, de 216 francs par kilogramme pour la sortie, c’est-à-dire 8 pour 100 de l’or brut, estimé à 2,700 francs le kilogramme. Ces chiffres sont exagérés d’abord, puisqu’en Guyane hollandaise, aux Etats-Unis, au Transvaal avant la guerre, on ne payait que 5 pour 100. Mais cela n’est rien. En se présentant à la douane, il semble qu’il devrait suffire de dire : « J’ai tant d’or ; pesez-le. Combien dois-je payer ? » Mais il s’agit bien de cela ! On dirait qu’il est honteux de faire de l’impôt une affaire d’argent. L’important, c’est la paperasserie et les formalités de l’emballage. Ce n’est qu’aux Etats-Unis que les questions se résolvent simplement. Ici, il faut des boîtes spéciales, des cachets spéciaux, un poids spécial, et surtout il faut des papiers. D’abord, un laissez-passer : si l’on n’a pas de mine à soi, on ne peut se procurer ce laissez-passer que par fraude, en utilisant de vieux registres, ou en s’adressant à des gens qui n’ont des mines que pour avoir des laissez-passer.

Si l’or est entré sans laissez-passer, il ne peut plus sortir sans une nouvelle fraude. Pour éviter ces chicanes, sans parler de celles de la pesée, on préfère passer l’or en contrebande. En Guyane hollandaise, les poids sont justes, il n’y a pas de laissez-passer, et l’on ne paye que 5 pour 100. A propos de pesée, on sait que les commerçants français et suisses préfèrent envoyer leurs marchandises d’exportation par les ports allemands et italiens plutôt que par les ports français, Marseille surtout, parce que les pesées y sont capricieuses, dangereuses et paperassières.

Tout ceci n’est rien encore : on risque des amendes et même la confiscation de l’or à la moindre infraction : par exemple, si le poids indiqué sur le laissez-passer diffère de 100 grammes, en plus ou en moins, du poids découvert par la douane. Or, il s’agit souvent de 20 kilogrammes d’or, et même davantage. La balance de la douane, usée par l’humidité, a tout autant de chances d’être fausse que celle du placer. J’ai vu la confiscation se produire dans le cas suivant : le laissez-passer était arrivé après l’or ; ce sont des canots boschs qui portent cet or à travers des centaines de kilomètres, des sauts et des rapides ; un pilote bosch avait oublié de remettre le laissez-passer à son remplaçant. Le propriétaire de l’or a fait appel en France, et, après une année de discussions, ne s’en est tiré qu’en payant 500 francs d’amende : le plus fort est qu’après avoir gardé le laissez-passer, on le lui réclamait en le menaçant d’une nouvelle amende. Il y a de quoi décourager d’introduire de l’or à Cayenne.

Il en est de même pour les droits sur le rhum. On paye une taxe de 1 fr. 50 par litre en Guyane, et, à l’arrivée à Saint-Nazaire, la régie demande encore 4 francs par litre à 100 degrés. Je me demande d’où vient le rhum qu’on achète en France 3 à 4 francs le litre. C’est un défi jeté aux produits naturels en faveur des produits falsifiés. C’est ainsi que les droits et les tracasseries imposés en France aux bouilleurs de cru favorisent les eaux-de-vie falsifiées, aux dépens des eaux-de-vie naturelles. On a beau se munir à Cayenne d’un certificat d’origine pour son rhum, on paye à l’arrivée en France comme pour un rhum étranger. Il vaut évidemment mieux ne rien déclarer.

Cependant, je quittai Cayenne en regrettant d’avoir pu passer si peu de temps en Guyane. J’y étais arrivé anxieux du climat, sans y connaître personne que Sully-L’Admiral. J’avais trouvé un climat idéal, moyennant quelques précautions, et un accueil plus qu’agréable, cordial. Vraiment, je partais avec le désir du retour en Guyane. Sully, qui d’abord comptait revenir en France avec moi, se décidait à rester pour s’occuper de ses affaires et prendre la direction des placers, s’il y avait lieu. Je partais donc sans lui, mais avec des Guyanais dont j’avais fait connaissance. Naturellement, il y eut une séance d’embrassades sur le bateau, aussi bruyante et démonstrative qu’à mon arrivée.

En route, je fis connaissance d’un homme remarquable par son énergie, depuis vingt ans en Guyane et au Venezuela : M. Rémeau, le directeur des mines d’or de Saint-Elie et Adieu-Vat. Son expérience me confirma un grand nombre de faits que je n’avais pu qu’entrevoir, et ses causeries firent le charme de nos promenades et de nos soirées sur la Ville-de-Tanger, puis sur le Versailles. Si l’on savait, en France, apprécier les hommes de valeur sérieuse, on n’en manquerait pas.

A Fort-de-France, nous prîmes une cargaison de fruits : mangues (les dernières de la saison), ananas, sapotilles, avocas, etc. ; des coquillages, de la salade de patawa. Ces fruits font passer d’autres mets plus échauffants.

La Martinique et la Guadeloupe me parurent peu de chose après la végétation si ardente de la Guyane. Ce sont aussi des pays de créoles et on y retrouve, ce qui m’amusa, des noms qui rappellent l’ancienne France, la Révolution et même la Rome antique : Agénor et Alcindor, Scipion et Cicéron, Alcibiade et Métellus, Florimond et Albany, Cornélie et Herménégilde, etc. La liste en serait longue. Elle me suggéra une remarque : c’est qu’en France on abuse vraiment trop des mêmes noms ; il en est bien d’autres qui sont fort harmonieux, mais n’ont qu’un défaut : ils ne sont pas de mode. La mode y reviendra peut-être.

Je ne vis la montagne Pelée que le soir et couverte de nuages ; on ne saurait pourtant la passer sans tristesse.

Nous essuyâmes une petite tempête, mais avec des rayons de soleil, du 18 au 20 avril ; heureusement, nous étions trop bien habitués à la mer pour en souffrir. Il paraît qu’il y a parfois du soleil dans les plus grandes tempêtes : il rassure tout de même. Cependant les dos énormes des vagues, soulevant le Versailles tout entier pour le laisser ensuite plonger jusqu’au pont, avec un fracas assourdissant, des grondements de coups de canon et des rugissements prolongés, formaient un spectacle qui n’était rien moins que rassurant. Pour réconforter les dames, un plaisant leur disait que ces bruits provenaient de rugissements de lions dans la cale, comme si le Versailles portait une ménagerie. Pour défier la tempête, il faut de solides bateaux ; mais une tempête est justement une occasion d’étudier quelques détails de leur construction si savante.