Le point le plus noir à l’horizon fut la douane de Saint-Nazaire. Mais on sait trop bien, en chemin de fer comme en bateau, les désagréments de cette institution ridicule et moyenâgeuse pour que je les raconte. Je parle de la corvée imposée aux voyageurs et non pas du système protectionniste en général.

CHAPITRE XVI
LES RESSOURCES DE LA GUYANE FRANÇAISE

Pour ne pas interrompre la relation de mon voyage, j’ai préféré réunir à part les renseignements pratiques sur les richesses de la Guyane au point de vue végétal et minéral, et même animal. M. Bassières, de Cayenne, qui dirige le jardin botanique de Baduel et la colonie de Mont-Joly, ne m’en voudra pas si, dans ces notes, je mets fortement à contribution ses renseignements et sa notice sur la Guyane, publiée pour l’Exposition de 1900.

Avant de parler de ces richesses, il n’est pas inutile de dire quelques mots du climat et de la population.

Le climat résulte de la latitude, du voisinage de la mer, de l’immense végétation forestière qui couvre le sol et de l’altitude peu élevée de ce sol. Aussi ce qui caractérise le climat de la Guyane, c’est l’humidité ; elle tempère la chaleur qui n’est jamais excessive. Il y a une saison sèche qui est l’été, et une saison des pluies qui est l’hiver. Mais il pleut également en été où la température moyenne est de 27 degrés : août et septembre sont les mois les plus chauds. En hiver, la température moyenne est de 25 degrés : janvier et février sont les mois les plus frais : en mars il y a presque toujours deux à trois semaines de sécheresse, qu’on appelle le petit été. En somme la Guyane est favorisée d’un climat marin très doux, humide surtout, à cause des forêts et de la mer.

Sur les côtes, il souffle fréquemment une forte brise venant du large, et très saine à respirer. Il n’y a pas ici de zones côtières malsaines comme à la Côte d’Or et à la Côte d’Ivoire, en Afrique. Un des hommes éminents de la Guyane, M. Théodule Leblond l’a écrit en toute connaissance de cause : « Les centres de colonisation doivent être installés sur le littoral, là où l’air de la mer circule librement, car pendant huit mois de l’année, la direction générale des vents régnants oscille entre l’est-nord-est et l’est-sud-est. »

Vers l’intérieur, l’énorme exubérance de la végétation, et surtout certaines régions marécageuses au bord des grands fleuves rendent le climat moins bon : la fièvre paludéenne pourtant est la seule à craindre. La fièvre jaune n’est apparue en Guyane que sur les côtes, à l’improviste, et très rarement : elle disparaît très vite et ne s’attaque, du moins gravement, qu’aux blancs. Les noirs et les mulâtres même ne la redoutent que médiocrement. Quant à la fièvre ordinaire, ou paludisme, il faut la combattre par une nourriture abondante et des exercices physiques qui font transpirer, comme la marche : la sueur élimine les principes morbides. Sans cela, à la longue, la fièvre produit l’anémie, et chez les noirs, le béribéri, ou enflure, auquel les blancs sont très peu sujets. On peut dire qu’avec quelques précautions, le climat, même à l’intérieur de la Guyane, n’est pas malsain, et la seule cause des indispositions réside dans l’humidité de l’air et du sol : la chute de pluie est en moyenne de 3 mètres à 4m,50 par an, elle est donc très forte. Quant aux orages, aux ouragans, ils sont très rares, tandis que dans les Antilles ils sont assez fréquents. Aux Antilles par contre, il y a des montagnes assez élevées, 1,500 mètres, où le climat est sain et tempéré ; tandis qu’en Guyane, même à 200 kilomètres des côtes, les montagnes n’atteignent que 300 à 400 mètres de hauteur ; le climat y est un peu plus frais seulement que dans les savanes.

On a observé qu’en somme la salubrité est très grande en Guyane. Le taux de la mortalité n’est que de 2,53 pour 100, tandis qu’il est de 6,17 pour 100 au Sénégal et de 8 à 9 pour 100 à la Guadeloupe et à la Martinique : on a donc beaucoup exagéré l’insalubrité prétendue de la Guyane.

La population totale est estimée entre 30 et 35,000 personnes des deux sexes : il y a en moyenne 12 hommes pour 10 femmes, mais en tenant compte des forçats. Cayenne seule a 12,000 habitants, et les bourgades de la côte, Mana, etc., en ont 11,000.

Il y a 600 militaires ; la garnison de Cayenne a été très diminuée. Cette ville, fondée en 1635, a été longtemps un poste militaire avec un fort. Notre principal centre fortifié est maintenant Fort-de-France, dont la rade est incomparablement supérieure à celle de Cayenne : celle-ci, en effet, est inaccessible aux navires à fort tirant d’eau, à cause d’une barre qu’on ne franchit qu’à marée basse.