C’est la loi du 11 janvier 1892 qui a substitué la protection au libre échange, enlevant aux conseils généraux l’initiative en matière de tarifs douaniers. Son résultat est de faire payer très cher aux consommateurs des articles que la France ne peut leur fournir, comme tous ceux que nous avons cités plus haut, car la France ne les produit pas.
Aussi la vie est-elle très chère à Cayenne. Les colons payent à la fois, pour leurs productions naturelles et pour ce qui vient de France : meubles, conserves, etc., des droits très élevés. La France elle-même aurait avantage à voir introduire en franchise le cacao, la vanille, le café, etc., qu’elle ne produit pas. On a taxé le sucre colonial pour protéger la betterave que la France produit ; mais elle ne produit ni cacao, ni vanille, ni café, et devrait au moins favoriser de quelque avantage ses colonies qui en produisent.
Les droits vis-à-vis des Etats-Unis ne sont presque pas supérieurs à ceux du commerce avec la France.
Les commerces d’importation et d’exportation se font par l’intermédiaire de commissionnaires, qui sont des commerçants, le plus souvent, au taux de 3 à 5 pour 100 pour les importations, d’un quart pour 100 sur l’or, 3 pour 100 sur le bois de rose, etc. Les monnaies sont celles de France, sauf le sou marqué, valant deux sous, datant de Louis-Philippe, encore en usage, mais qu’on ne frappe plus.
La Banque de la Guyane, au capital de 600,000 fr., sous la surveillance du gouvernement, émet des billets de 500, 100 et 25 francs. C’est une banque de prêts et d’escompte ; elle prospère, grâce surtout au commerce de l’or.
Le seul port de la Guyane est Cayenne, et ce n’est pas une baie naturelle : c’est une embouchure de rivière. Mais ce port est sûr et vaste, bien abrité des vents d’ouest ; par contre, il est peu profond : il n’a que 5 à 6 mètres de profondeur. L’estuaire a 2,500 mètres de largeur sur 4,000 de longueur. Des bancs de vase mobile le séparent de l’océan, formant des barres, mais aussi une protection contre les lames du large. Ces bancs de vase molle, charriés par les fleuves, sont entraînés par le courant équatorial longeant la côte à peu de distance ; ils viennent tour à tour barrer les diverses embouchures de fleuves, environ tous les quinze ans.
Les grands navires à fort tirant d’eau n’ont qu’un port : celui des îles du Salut, qui est le seul port profond des trois Guyanes. C’est là une position maritime unique que possède la France. Les îles du Salut ne sont guère qu’à deux heures de Cayenne.
Il ne nous reste à donner que quelques détails sur la colonisation en Guyane et les diverses tentatives qui en ont été faites. Je dirai d’abord que la Guyane ne paraît pas un pays où l’on puisse engager les agriculteurs à se rendre : le climat s’oppose à un travail pénible pour un homme habitué aux climats tempérés. Par contre, la terre rend beaucoup plus qu’en Europe ; nous l’avons exposé précédemment. Le travail le plus pénible est le défrichement. A voir le peu qu’en ont accompli les colonies pénitentiaires de la Guyane, on conclut forcément que l’Européen n’est pas constitué pour accomplir ce travail dans un climat chaud et humide. Mais il est fort possible qu’un travail modéré comme celui de la terre ne soit pas épuisant : les blancs ont fort bien vécu en Guyane dans bien des cas, et pendant de longues années.
Une raison d’un autre genre paraît peu favorable à un peuplement d’Européens : c’est la position prise par la population de couleur indigène : il n’y a pas antipathie entre elle et les blancs ou Européens, mais il n’y a pas non plus de sympathie. Les mulâtres sont dans une situation délicate, non encore acceptés complètement sur un pied d’égalité par les Européens, et en même temps répudiant eux-mêmes la population noire qui leur préfère manifestement les Européens. C’est une situation un peu fausse ; mais, comme la très grande majorité des Guyanais est dans cette situation, c’est elle qui fait la loi, qui accepte et qui repousse qui elle veut. L’avenir résoudra sans doute cette question.
Pour le moment, un fait est certain : c’est que la main-d’œuvre est insuffisante aux besoins et à l’avenir de la Guyane : tout le monde s’en va aux mines d’or, aux placers où l’on paye 5 à 6 francs par jour, tandis que les exploitations agricoles ne payent que 1 fr. 50 à 2 fr. 50. Il faudrait faire venir des noirs, car les Hindous et les Chinois ne peuvent vivre en Guyane. Les Sénégalais donnent de très bons résultats. Les Antillais sont tout désignés pour écouler en Guyane le surplus de leur population ; d’ailleurs, ils ne s’en font pas faute dès maintenant. Si la Guyane avait à sa disposition des capitaux et des hommes capables, la main-d’œuvre se trouverait bien toute seule.