Tous deux continuaient de fumer, piochant tour à tour dans le paquet de cigarettes. Durant les intervalles de silence que lui laissait Mlle Mordasz, Veyssières promenait son regard sur l’épaisse masse de verdure étendue devant lui, sans cesse agitée, ondulant et miroitant, sous les rayons du soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et que dominait à droite, tout près, le large dôme d’or des Invalides.
De chaque côté, à peu de distance, deux corps de bâtiments faisaient hache sur ce jardin, et permettaient d’apercevoir—la plupart des fenêtres étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de nombreux locataires échelonnés aux divers étages.
A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître presque tous et à les désigner par les sobriquets que Katia, ignorant leurs noms, avait dû leur attribuer, pour parler d’eux et les distinguer.
A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient deux jeunes ménages d’employés et employées, des ménages nouveau modèle, où la femme travaillant au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir ni le goût ni le talent de faire la cuisine, on mange dans les gargotes, ou, s’il vous vient fantaisie par-ci par-là de prendre un repas à domicile, c’est chez le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, qu’on l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de campos, les deux couples, qui semblaient très liés et faisaient très probablement partie, hommes et femmes, du même bureau ou du même magasin, enfourchaient dès l’aube leurs bicyclettes et s’en allaient, à peu près par tous les temps, pédaler de conserve et à qui mieux mieux. Souvent même, l’été, ils effectuaient ces promenades matinales dans la semaine, avant de se rendre à leur travail. D’enfants, ni l’un ni l’autre de ces ménages n’en avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de leur taille plate, de leur absence de hanches et de leur allure masculine, comme si elles s’étaient donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine, selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres se dégonflait-il, qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et bombait.
«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en font-elles? Mystère!»
Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui comprenaient si bien la vie et savaient l’épargner à tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».
Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire au premier étage de ce même corps de logis, on apercevait souvent une fillette de huit à neuf ans, pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia avait baptisée «la Petite Sans Cœur».
Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence et la cruauté de venir au monde sans y être conviée, et qui gênait tant sa maman.
Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine d’années, au profil régulier et nettement accusé, à la physionomie sèche, impérieuse et dure, passait dans la maison pour ne pas détester les liquides et particulièrement l’absinthe. Presque chaque soir elle sortait, affublée de robes voyantes et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou empanachés, et restait parfois absente deux ou trois jours de suite. Ou bien elle ramenait avec elle quelque compagnon, qui n’était jamais le même et qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de rencontre.