Sambligny se doutait bien de ce qui se passait dans la cervelle de sa femme et des raisonnements qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans qu’il était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son boulet, il avait eu tout loisir d’étudier la situation et de se familiariser avec l’intellect et la judiciaire de sa compagne de chiourme.

«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et jamais je ne saurais payer assez cher un tel honneur et semblable délice! Voilà ce qu’elle se dit, ce dont elle est souverainement convaincue et foncièrement pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu m’en dispenser, du cadeau! Ah! là là! si c’était à refaire!»

Pour de graves motifs de famille, et par suite aussi de considérations administratives, M. de Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait pas du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est plus tôt qu’il aurait fallu se décider. Maintenant, trop tard, encore une fois!

Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient et se l’avouaient, c’était de recourir à la patience, de se supporter l’un l’autre courageusement, et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée, le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement, les deux époux en étaient arrivés à s’accorder l’un à l’autre toute liberté,—pour avoir la paix. A la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce qu’il gagnait une somme suffisante—les quatre cinquièmes de son traitement—pour les dépenses de l’intérieur, et la remettait à sa femme.

«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que cela!»

C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs reprises, il avait eu, en effet, à se plaindre de la mauvaise gestion financière de sa femme, ou plutôt des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de la difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs factures par madame, et il avait dû intervenir dans la gouverne du ménage.

«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à crier! protestait la douce et angélique moitié.

—Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour empêcher qu’on ne vienne crier et clabauder jusqu’ici que je te supplie de tout payer comptant ...

—Mais oui! Mais oui!»