—Faire des clubs? interrogea Léonce.
—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas. Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins, en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit, chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes: c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement. De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan: s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte, chaque club un peu select entretient son harem, un harem commun à tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités. C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent leurs fêtes.
—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?
—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à Minneapolis, à San-Francisco ...
—Pauvre chatte!
—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas?
—Comme ici.
—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où étaient publiquement exposées les femmes à vendre.
—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...
—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara. Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse, de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à l’électricité et causent par téléphone.