—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?
—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents dollars.
—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!
—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds!
—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains égards, un respect ...
—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux? Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent, le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses, ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé, vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible! Shocking! Indecent!» Et ils obligent le conducteur à débarquer illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux une femme de couleur.
—Cependant ils ont aboli l’esclavage?
—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses: quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu, avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout commettre, tout, sans exception.
—Comme ici. Crois-tu que ...
—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous, par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ... Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde, on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer, s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus grand que nous de tout ça!