Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune cause naturelle, aucune question de sexe ne pouvait faire obstacle à sa demande, elle avait publié une étude détaillée sur la voix humaine, Phonation et Phonétique, où elle affirmait que, si les cordes vocales n’ont pas la même puissance chez la femme que chez l’homme, c’est uniquement parce qu’on ne s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier comme il siérait, et d’exercer dès le bas âge les jeunes filles à dûment s’en servir.

«Habituée à toujours parler doucement, timidement, avec crainte, en esclave qu’elle a été durant tant de siècles, la femme se ressent de cet atavisme, et ne peut encore donner à son organe l’ampleur nécessaire pour commander une armée, par exemple, ou haranguer une foule. Jusqu’à présent cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un organe de salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse.

»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude de s’exprimer hautement et hardiment, avec intensité et vigueur; qu’elle n’ait plus peur d’élever et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds, la voix féminine sera totalement modifiée, sera nativement devenue égale et semblable à la voix masculine.»

Avec quelle joie, quels ravissements et quels applaudissements, Elvire Potarlot, la présidente de la Ligue de l’Émancipation, s’empressa d’accueillir cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système d’égalité absolue, de complète similitude des deux sexes! Du coup, la jeune Montgobert fut sa protégée, devint sa collaboratrice, son amie, son espoir.

Cette estime et cette affection redoublèrent après les débuts oratoires de maître ou maîtresse Montgobert, en présence du courage vraiment viril dont notre avocate fit preuve devant la cour d’assises.

Un président goguenard, amateur de causes grasses, héritier des Bouhier et des Debrosses, tout heureux de fournir à une jeune éloquence l’occasion tant cherchée de se produire et se révéler, désigna d’office maître Ernestine Montgobert comme défenseur d’un détenu de Poissy, cambrioleur et escarpe par vocation, non-conformiste par nécessité ou par goût, devenu meurtrier par amour, assassin de son plus intime mais trop infidèle compagnon d’infortune.

Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser avec indignation.

Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux de la pudeur de la femme, si étranger à la vieille galanterie française.

«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles n’avaient pas les premières oublié cette pudeur et rompu avec les lois de l’antique chevalerie, je comprendrais l’objection, répliqua le président, lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de maître ou maîtresse Montgobert. Mais ces dames sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu et conclu: où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate est à même de se substituer en tout et partout à un avocat; ou alors ... alors qu’elle s’en aille, qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa tente, puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et à son foyer, et qu’elle y reste: cela vaudra mieux pour elle, pour nous et pour tout le monde.»

Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine regimba.