—Huit heures et demie déjà! A table! A table!»
VI
Mme Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication des droits des femmes, fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude et éprouva une bien douloureuse déception.
Un congrès féministe international, baptisé le «Grand Congrès de l’Affranchissement», venait de s’ouvrir à Paris, et Angélique Bombardier, qui, en considération des importants services rendus par elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait à être proclamée présidente de la réunion, la grosse Bombardier vit s’asseoir sur l’estrade, à sa place, une débutante, une jeune et fluette avocate, qu’un coup de vent venait de porter au pinacle, qu’un misérable caprice du sort avait rendue célèbre en une demi-journée.
Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les frais du principal organe féministe, l’Affranchie, recueil hebdomadaire, et, sous le pseudonyme de Spartaca, l’alimentait de copie encore plus que d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses relations et sa fortune, avait réussi, en maintes circonstances, à trouver, dans la Chambre ou au Sénat, des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir même l’appui des gouvernants? Qui donc avait pour ami et porte-parole le député Magimier?
«Mais moi, moi! se répondait Angélique. Me, me adsum qui feci!»
Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse en droit, une demoiselle Montgobert, dont le seul mérite et l’unique fait d’armes était d’avoir plaidé en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie!
Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès sciences, Mlle Ernestine Montgobert, fille d’un modeste boutiquier, d’un marchand coutelier de la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment et l’encouragement de son papa, émerveillé des brillantes dispositions de sa fille, d’étudier le code et de se faire inscrire au nombre des élèves de la faculté de droit. Trouvant probablement que la France manquait d’avocats, elle postula, aussitôt sa licence en poche et tout en préparant le doctorat, son admission au barreau de la cour d’appel de Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que femme veut Dieu le veut, et, un beau matin, la doctoresse Montgobert fut autorisée à prêter le serment professionnel et à prendre coram populo la toque et la parole.