«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le terrain scientifique, déclara-t-elle dès le début, n’ont pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n’y a point d’indécence à parler des lois qui le régissent. Mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu’ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d’une honnête femme, pas plus que sous celle d’un honnête homme[7] .»
Malgré ce coquet préambule, tout entier et textuellement emprunté à l’auteur de La Femme affranchie, l’auditoire, presque exclusivement composé de femmes du monde et de jeunes filles:—le beau mérite, si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses en médecine, des chirurgiennes, pharmaciennes et élèves matrones, ou encore à de vieilles gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent plus rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire ne tarda pas à murmurer; des protestations, formulées à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt une mère de famille se leva en tirant par la main sa chère géniture, qu’elle avait eu l’imprudence d’amener dans ce mauvais lieu; une autre maman la suivit, puis une troisième ...
«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda Angélique en s’interrompant et avec un étonnement des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons de la science ici, et la science est chaste.
—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en plein visage une de ces bégueules et sottes poules couveuses, qui se sauvait tout effarouchée, en chassant devant elle ses poussines.
Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre et la prôner, toutes les adeptes de la sainte cause, toutes les femmes vraiment intelligentes, vraiment supérieures, bien dans le mouvement, que le progrès n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à jamais courbées sous le despotisme de l’homme, sous le joug humiliant et abêtissant de la routine et des préjugés.
C’était cette élite qui l’avait peu après nommée présidente du groupe parisien de la Revendication. C’étaient ces avant-courrières et ces héroïnes qui auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir sa candidature au fauteuil présidentiel du Congrès de l’Affranchissement, et exiger, imposer son élection.
Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée pour une petite avocassière qui ne faisait que d’apparaître, qui n’avait que de l’effronterie et du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est qu’on trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien toujours le réactionnaire de quelqu’un!
«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, été chercher la citoyenne Magloire, Katia Mordasz, Estelle de Bals ou la marquise, je comprendrais! Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier en haussant avec rage et mépris ses volumineuses épaules.
Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si dévouée qu’elle fût au triomphe de l’Émancipation, si actives et ardentes que fussent ses convictions, en dépit même de sa notoriété, de la popularité qu’elle s’était acquise par ses articles, ses livres, ses conférences, sa constante et infatigable propagande, Elvire Potarlot avait peu à peu perdu, elle aussi, les sympathies de ses principales consœurs, les autres cheffesses du mouvement féministe. Celles-ci d’abord la jalousaient, à cause même de cette popularité; puis, ne pouvant leur ouvrir à toutes également les colonnes de son journal, les avoir toutes et au même titre pour collaboratrices à l’Émancipation, combien d’entre elles n’avait-elle pas froissées, que d’ennemies elle s’était faites!
On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, voire les scandales de sa vie privée; et les bonnes camarades, qui se montraient envers elle si sévères, avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres poids sur la conscience, bien d’autres taches sur leur blanche hermine. Comme beaucoup d’entre elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot possédait quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, qui lui avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait planté là au bout d’une année de cohabitation, et dont elle était légalement divorcée. Mais pas de chance! De Charybde elle était dégringolée en Scylla. Après plusieurs essais, tous plus décourageants et désastreux les uns que les autres,—ces hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par une amère ironie du sort, un cruel tour du petit dieu malin, elle s’était entichée du plus triste sire, d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur praticien à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque par foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession stable et avouable, aucunes ressources, ni feu ni lieu, et qui non seulement vivait à ses crochets, lui mangeait à belles dents les dix mille francs de rente provenant de son patrimoine, mais encore, et pour comble et remercîment, la battait comme plâtre, dès qu’elle ne dénouait pas assez vite les cordons de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement, avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur place. Les mauvaises langues affirmaient que la présidente des Émancipées raffolait de ces raclées magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait qu’à se dévouer, à aimer et se prodiguer; qu’ici comme ailleurs elle obéissait à sa nature généreuse et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa fièvre de sacrifice; que plus son amant, ce misérable rufien, était décrié, honni de tous, écarté et repoussé de partout, plus il lui semblait avoir droit à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout endurer de lui, plus elle persistait à le protéger et le défendre, à demeurer son esclave et sa chose.