Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante du quartier où se tenait le Congrès, à la femme d’un ouvrier serrurier, causa encore une plus vive sensation parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la tribune, cette femme, large et solide matrone, haute en couleur, et qui répondait au nom de Cambournac, s’exprima tout rondement de la sorte:

«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la foule et faire du boucan dans une rue convenable comme la nôtre, vous, des femmes instruites, des dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de vos maris et de vos gosses? Ah! vous n’en avez pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc pas qu’avec vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du mariage? Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel ami! C’est comme ça. On ne se marie plus! Vous faites prendre les femmes en grippe aux hommes; ils n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent toutes! Oh! vous pouvez crier! J’ai meilleur gaviot que vous, et je vous damerai le pion! Je vous dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ... Si c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant qu’elles peuvent la débauche et la prostitution, travailler tant et plus à la misère et à l’avilissement de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous ne faites que les affaires des gourgandines et des toupies! Aux femmes comme vous, qui ne prêchent que la haine et la guerre dans les ménages, qui ne parlent que d’émancipation, de protestation et de révolte, les hommes préfèrent de plus en plus les femmes comme elles, les traîneuses et les rouleuses. Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout! Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli la famille, remplacé la vraie femme par la cocotte d’occasion ... Vous avez beau piauler et clabauder, je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous qu’il y a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, et au plus grand rabais possible, pour rien! Voilà votre œuvre! Elle est propre! Il y a des hommes ici, acheva la digne madame Cambournac, en montrant du doigt les quinze ou vingt journalistes qui, tassés sur les premiers bancs de gauche, assistaient de près à cet intermède et se délectaient à cette catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais que d’eusse, je vous chasserais d’ici une à une, à coups de pied dans le bas des reins, et je vous conduirais toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et qu’on mette fin à vos sottises, à vos dégâts et vos crimes.»


VII

Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de quoi se distraire et se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès de l’Affranchissement.

Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, les dîners priés, raouts, fêtes et bals. Elle tenait salon, surtout depuis son veuvage, survenu comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de l’avenue Marceau, toute l’élite de la gent politique. Son voisin, ami et vieux complice Magimier, député de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête du cortège.

Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles aspirations, en dépit surtout de son débordant embonpoint et de ses quarante-huit printemps, Angélique n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins et accueillait toujours avec jubilation, avec ivresse, les hommages, prévenances et petits soins du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri du cœur qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à l’aube de la cinquantaine: «Il faut qu’une femme sache toujours rester jeune et jolie! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» était connu de tout Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux intransigeantes comme Katia Mordasz et Elvire Potarlot.

«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci en parlant d’Angélique.

Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, sautiller et se trémousser, toujours avenante, souriante, engageante, insinuante, la bouche en cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la jeune et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, la libellule et le papillon, l’énorme et gélatineuse Bombardier ne s’était jamais séparée, depuis quinze ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire. Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur lui, et, bon gré mal gré, ne l’avait plus lâché. Il était sa principale force, son plus fort atout, et un tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. Elle n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse et lui laissait tout à son aise la bride sur le cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le tenait, qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...