Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation féminine et par dévouement à cette noble cause que Léopold Magimier s’était si bien laissé prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues vers elle et lui lançant le mouchoir, il avait obéi, force est bien de l’avouer, à des considérations tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal, absolument prosaïques, terre à terre et grossières.

Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres éthérées ne se douteront de la puissante influence que les curiosités charnelles, les sensuels appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en un mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de l’homme en complète maturité notamment, possédant, avec le moins d’illusions possible, toute la plénitude de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et sur les causes de l’attraction qu’il éprouve pour telle ou telle représentante du beau sexe.

En dehors de la question de mariage et par conséquent de dot, ces misérables hommes n’apprécient guère que les charmes physiques, ou, plus exactement, certaines qualités plastiques. Le plus souvent ce n’est pas, comme se l’imaginent volontiers les petites pensionnaires, de grands yeux bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres de corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., qui séduiront un expert routier d’amour, non; ce sont de préférence les beautés cachées, les formes corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de hanches bien accusée, un pied finement cambré, le relief d’une épaule, un corsage proéminent, rempli de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait peine à les contenir.

Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs. Libre à vous, vaporeuses créatures, célestes dames, angéliques damoiselles, Bradamantes et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins égarés sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner la tête, vous indigner, et les traiter, ces monstres d’hommes qui ont poussé la corruption et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays, ouvertement et publiquement, pour leur usage et déduit, des maisons closes, clapiers, claques, musicos, lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons de thé et autres sérails,—libre à vous de les traiter de dégoûtants personnages, d’êtres immondes et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure bien que la connaissance de la thérapeutique ou de la jurisprudence, de la philologie, de la paléontologie ou du calcul différentiel, la pratique même des immortels principes du féminisme moderne et le glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles hères, vos indignes et abjects mâles, qu’un très médiocre attrait. L’un d’eux, qui passe pour avoir eu quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps à appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs, le cinquième évangéliste», l’a remarqué,—et je vous demande la permission de gazer un tantinet la franchise de langage de ce saint homme, aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a plus de pouvoir que toutes les philosophies du monde.» Un autre pieux et génial écrivain, le grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme pour confirmer l’omnipotence de ces matériels et périssables charmes, que «si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé».

Tant il y a que ce sont précisément les copieuses rondeurs, fermes alors, très élastiques, résistantes et rénitentes, d’Angélique Bombardier,—ces rondeurs si justement et parfaitement qualifiées d’appas dans notre savoureuse langue,—qui éveillèrent chez Magimier d’immodestes mais très légitimes désirs, et l’acoquinèrent aux jupes de la florissante veuve.

Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de l’émancipation, de se faire épouser par son adorateur, mais Magimier n’entendait pas de cette oreille: quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur préférait son indépendance, et disait très sensément que, «des belles femmes, on en retrouve toujours; tandis que, la liberté une fois perdue, une fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est le diable pour la recouvrer».

M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un esprit absolument pratique, essentiellement personnel, qui avait su faire reculer, selon le mot de Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme.

Si le personnage n’était pas vivant et bien connu, on pourrait le croire inventé de toutes pièces et défectueusement construit, le déclarer fabuleux et apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et pas du tout: Léopold Magimier a non seulement existé, existé en chair et en os, mais il est toujours de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a même des Sosies, de nombreux Sosies.

Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait jamais à une lettre, ne maniait jamais la plume: ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être ennuyé, M. le député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient et étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse ne se donnaient pas la peine de lui écrire; les autres ... apprenaient à le connaître.