—Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs, pas de temps à perdre! Tu verras qu’ils en arriveront à faire abattre, comme des bestiaux ... Ah! à eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment il y a ceux d’Armour and Co ... C’est merveilleux!
—Connu ... de réputation!
—Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards, leurs impotents, leurs malades ... Et par humanité, note bien! C’est par humanité qu’on se débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables misères et du fardeau de l’existence. A quoi bon, voyons, les laisser souffrir inutilement? Dans l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul, ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer d’un seul coup, faire instantanément cesser leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal? N’est-ce pas ce que conseillent et réclament la pitié, la charité et le bon sens même? Aussi d’éminents économistes de ce pays neuf et sans préjugés se sont faits les interprètes de ce vœu évangélique, et proposent, sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne plus recevoir dans ces établissements certaines catégories de malades, de ne plus soigner, et par conséquent ne plus entretenir et prolonger les affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les cancers, etc. De force ou par persuasion, on tuerait, on «électrocuterait» tous ces affligés, tous ces raseurs; ce qui permettrait non seulement de réaliser des économies considérables de temps et d’argent, mais présenterait l’énorme et inappréciable avantage d’empêcher la contagion.
—Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes, dit Magimier.
—Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau. Ce que je t’en dis, c’est, uniquement pour te prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs que nous, d’autres principes, une autre morale; c’est comme une autre race d’hommes, une autre espèce que la nôtre.
—A moins que ce ne soit notre propre espèce qui s’est perfectionnée là-bas, l’humanité de l’avenir? Eh oui! c’est de ce côté que le monde marche!
—Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler à ces cocos-là, autant disparaître!
—C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons, sois tranquille, nous leur céderons la place!
—En attendant, ce n’est pas encore chez nous qu’on trouve des clubs de suicidés ... Oui, des gens, des jeunes filles surtout, qui se réunissent, et chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner cette vallée de larmes et se faire périr, et chacune s’exécute à son tour ...
—Des folles!