—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour être saisie, cette occasion, qu’un seul et unique cheveu!
—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à votre belle-sœur, et rien, ce sera pareil et identique.
—Au contraire même, mon ami. C’est justement parce que nous essayerons de la dissuader de ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit d’opposition! C’est toujours, ainsi que nous le remarquions il y a quelques mois, c’est sempiternellement l’histoire de la mère Ève et du serpent. «Il t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, c’est la perte de tes fils et de tous tes descendants!» Et c’est précisément pour cela, parce que c’est défendu, parce qu’il ne faut pas le faire, sous peine de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève s’empresse de cueillir la pomme et de la croquer. Voilà la femme! Et les vieilles filles sont pires que femmes en la circonstance!
—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car elles sont à plaindre avant tout ...
—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les entourent!
—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs intérêts, jamais entendre le moindrement raison! Ah! comme on s’explique bien qu’elles soient toutes, ou la plupart du moins, la proie des rastaquouères, des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien plus malins que tous les hommes réunis!—sur ces créatures isolées et d’autant plus dépourvues de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et sont convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées et irréfléchies, impressionnables, nerveuses et fantasques, que tous les chevaliers d’industrie jettent le grappin et font leurs meilleures prises. Que de fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne pût interdire de toute gestion, dans leur intérêt uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces femmes seules ...
—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur rendre grand service, les sauver de toutes les griffes qui les menacent, et où, un peu plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par choir. Quant à mes deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles ont été à l’abri de ces mésaventures. Elles ne possèdent du reste que très peu de chose, chacune quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont venus l’an passé d’un héritage. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur le placement de ce petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté des obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas que, de ce côté, il y ait le moindre danger. C’est le côté mariage qui me préoccupe, qui m’inquiète. Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de la famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent plus ce titre ...
—Toutes émancipées!
— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne de mettre Irène en garde contre une union d’aussi fâcheux augure, et je sens bien que non seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, me l’aliénerai ...
—Voulez-vous que je lui parle? interrompit Jourd’huy. Peut-être venant de moi ... En tout cas, vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas directement en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, aucun grief contre vous.