—Je n’ai rien inventé, rien exagéré, mademoiselle. Pourquoi inventerais-je? riposta Jourd’huy avec sa franchise et sa brusquerie de langage habituelles. Que vous épousiez ou que vous n’épousiez pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, voyons? Réfléchissez! C’est par amitié pour M. de Sambligny que je vous ai priée de venir et que je vous signale le péril qui vous menace. Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche! C’est vous seule, retenez-le bien, qui êtes intéressée là-dedans. Vous me dites que M. Lacrouzade pourra se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que je ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes gens tout à l’heure, j’entendais des employés de vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans, vingt-huit ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus. Il n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis longtemps. Je ne vous ai pas dit non plus qu’il fût un malhonnête homme; non, ce n’est pas tout à fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration en était sûre, si elle l’avait pris la main dans le sac, elle ne l’aurait évidemment pas conservé une minute de plus; mais, si grandes que soient les présomptions, il y a doute,—et l’inculpé bénéficie de ce doute. On le surveille, par exemple, on le guette, on le tient à l’œil;—et il est bien rare, bien rare que les présomptions tardent à se confirmer, le doute à se transformer en une certitude flagrante. En d’autres termes et en résumé, outre les écarts et le désarroi de sa vie privée, M. Lacrouzade est un employé suspect; c’est comme un fruit véreux: il n’est pas encore pourri, mais cela approche; ce n’est pas encore une canaille, mais c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la nuance?

—Oui, monsieur.

—Eh bien, encore une fois, mademoiselle, on n’épouse pas quelqu’un dans ces conditions-là!»

Le résultat de cet entretien fut, en partie du moins, tel que l’avaient auguré MM. de Sambligny et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène qu’il ne fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à ces prévisions.

Persuadée que cet avertissement ne lui avait été donné par M. Jourd’huy qu’à l’instigation de sa sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à ceux-ci qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre carrer et empêcher coûte que coûte son mariage.

Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes à Jeanne, lui reprochant de s’être entendue contre elle avec son mari.

«Moi?

—Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver M. Jourd’huy!

—Jamais! Je te le jure!

—M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine de nier!