Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène.

Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son élégante prestance, son teint mat et ses yeux noirs si brillants et si caressants, présentait de très appréciables qualités, au moral il était bien tel que l’avait dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs du Crédit international avaient grandement raison de le tenir pour suspect et de n’attendre qu’une occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait sa triste réputation, il se savait menacé, se sentait perdu, et c’est ce qui le poussa sans doute à brusquer les choses.

Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt de s’occuper de commerce, d’acheter un magasin de papeterie et journaux, qu’ils pourraient aisément gérer, tout en continuant leur service administratif.

«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et tiendra le magasin pendant nos heures de bureau. Ce sera très commode, lui avait-il assuré, très lucratif aussi. On vend tant de journaux maintenant. Il n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs.

—C’est vrai, répondait Irène.

—Nous nous lèverons de bon matin pour le pliage et la vente ... la grosse vente, qui sera terminée avant notre départ pour «la boîte», et nous serons de retour à cinq heures pour la vente du soir. J’estime qu’en douze ou quinze ans au plus, surtout avec des goûts modestes comme les nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,—sans parler de la pension de retraite proportionnelle à laquelle nous aurons droit et que nous n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne coûtent pas cher chez moi, dans la campagne, entre Aix et Marseille. Pour quelques milliers de francs nous aurons notre affaire, et nous irons vivre là-bas, heureux comme des rois dans leur castel, ou plutôt comme deux tourtereaux dans leur gentil nid de mousse. Voilà mon rêve!»

C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière, et pourtant des plus communes chez les natures de cet acabit: autant elle se montrait soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre, revêche et intraitable à l’égard des siens, autant, vis-à-vis des étrangers, elle était confiante et crédule, gracieuse, enjouée, souriante et charmante.

Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices et impostures que lui débitait ce farceur de Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux et astucieux bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances, son bonheur, son avenir reposaient maintenant sur ce triste sire, qu’elle estimait d’autant plus, élevait d’autant plus haut, que chacun, à commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de M. et Mme de Sambligny, l’abaissait davantage et le méprisait comme la boue.

Toujours l’esprit de contradiction.

Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé leur affaire,—une occasion magnifique et inespérée, qu’il serait regrettable, à jamais déplorable, de laisser échapper: un superbe magasin de librairie et papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un quartier riche, central et des mieux fréquentés, avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans même qu’il eût besoin de formuler la moindre demande, de mettre à sa disposition tout l’argent qu’elle possédait, cinq mille et quelques cents francs.