Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le pied.

Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une pierre trois coups: il s’affranchissait de tous ses tracas administratifs, qui lui avaient d’ailleurs rendu la place intenable; il se débarrassait d’une future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de prendre; et enfin il ne partait pas les mains vides, il s’en allait lesté de toutes les économies, de tout le petit pécule de la vieille fille.

«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,—n’oublions pas!—vous êtes sur terre pour être exploitées, dupées et grugées par les gredins de notre espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux prédictions des deux amis, Jourd’huy et Sambligny.

La malheureuse Irène ne résista pas à cette catastrophe, dans laquelle sombrait son plus cher, son unique espoir, ce beau rêve,—le dernier qu’il lui était raisonnablement permis de faire,—qui l’avait tant passionnée, possédée tout entière, auquel elle avait tout sacrifié, et n’aurait demandé qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y sombra; et un soir de juillet, après une de ces lourdes et orageuses après-midi, si propices aux détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy vint informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau scandale, plus grave que les précédents, causé par Mlle Rousselin dans les bureaux du Crédit international. Elle s’était mise soudain à crier et à chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait ses parures et ses bijoux, appelait ses femmes de chambre, se prétendait tout à la fois reine de France et impératrice de Russie. Il avait fallu aviser sur-le-champ, et recourir au commissaire de police. Deux infirmiers, mandés d’urgence, étaient venus la chercher ...

Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne survécut pas longtemps à ce désastre: cinq mois après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard, où elle avait été internée.

Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de conquérir un mari que Corentine, la sœur cadette de Jeanne et d’Irène, s’était mise à économiser et thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence des plus chétives et se privait sur tout.

Comme ses deux aînées, comme Irène principalement, elle avait le caractère le plus bizarre et le plus inégal, le plus déconcertant et le plus horripilant qu’on pût imaginer, un de ces caractères que l’expert chef de bureau Jourd’huy comparait «à ces climats disgraciés, où l’on ne passe jamais deux jours de suite sans voir un orage éclater et la pluie et l’ouragan se déchaîner».

Corentine, institutrice adjointe dans une école communale de Paris, avait une marotte: c’était de croire et de répéter sans cesse que, seules, celles de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie et distribuaient généreusement leur tendresse à MM. les inspecteurs, obtenaient de l’avancement. Moins il y avait de réserve et de pudibonderie, plus la distribution était large, aisée et copieuse, plus, par suite, affirmait-elle, l’avancement était important et rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes les plus typiques et les plus probantes, si probantes, si scandaleuses, que souvent son beau-frère, Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait d’y croire:

«Pas possible, Corentine! Tu exagères!

—Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement vu la directrice dans les bras de l’inspecteur.