Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans un costume assez sommaire;—elle était justement à sa toilette lors de l’arrivée de Félicien; elle n’avait eu que le temps de jeter sur ses épaules une camisole de satinette grenat, et de plantureuses richesses, des contours d’une mate blancheur et d’une ampleur audacieuse saillaient dans l’entrebâillement, tous ses trésors s’échappaient de leur écrin ... Pour comble, elle avait enserré dans ses bras son jeune confident, et elle le pressait sans relâche, frénétiquement et désespérément, contre elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots de ce Pactole, au milieu de cet océan de vivantes splendeurs, de chairs tièdes et mouvantes, toutes frémissantes et débordantes.
Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, à la fin des fins, et de se résoudre à essuyer ces larmes et consoler cette formidable et lamentable Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que les garçons sont donc godiches, mon Dieu!
L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter des périls que courait ainsi et tout près de lui la vertu de son pupille. Y aurait-il songé, qu’il s’en serait probablement aussi peu soucié que des intérêts de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait pas directement sa chère personne.
Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le règne des femmes grasses et riches de seins fût près de succéder à celui des beautés sveltes, aux formes indigentes, il continuait d’aller de temps à autre porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, l’enthousiaste admiratrice des fils de Jonathan. En scrupuleux disciple de Salomon, en vrai «Sage», Magimier était de plus en plus partisan des «professionnelles».
«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon ou une jaquette, à qui vous adressez-vous? disait-il. Vous n’allez pas frapper à la porte du premier venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan patenté, un tailleur sachant son métier et le pratiquant dans les meilleures conditions possibles. Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits amateurs, ces pitoyables pianistes et abominables cantatrices de salon, qui vous écorchent si terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra, chez de vrais artistes. Avez-vous une course à faire en voiture? Il vous faut un cocher connaissant son Paris, expert dans le maniement des chevaux, ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice et possédant patente nette. Vous n’avez rien à gagner,—comme nous l’expliquait si bien un soir ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations d’un moraliste de notre temps,—rien à gagner avec les irréguliers et les maraudeurs: ils conduisent mal d’abord et risquent de vous verser; puis ils affichent souvent des prétentions excessives, tentent de vous imposer des tarifs exagérés, et n’hésitent pas, si vous récalcitrez, à vous chercher querelle et à vous chanter pouille; enfin, et pour comble, ils ne brossent ni ne battent jamais leurs coussins, ne nettoient point leur voiture, et vous exposent à emporter d’eux et de ladite carriole quelque tache ou autre désagréable souvenir. Vivent donc les gens de métier! Hurrah pour les professionnels!»
«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec tous ses camarades et compères les Salomoniens, notez bien que, dans l’espèce, «professionnelle» est synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode et de plus agréable? Chez ces dames, vous êtes sûr d’être toujours bien accueilli, toujours bien servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si l’une d’elles répond insuffisamment à vos espérances et vous satisfait mal, vous en êtes quitte pour n’y plus retourner et aller frapper ailleurs,—toujours certain de n’avoir pas affaire à d’ignorantes petites nigaudes ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent de la sucrée et font leur Sophie; et de ne trouver, au contraire, que d’avenantes odalisques, d’habiles, savantes et complaisantes sultanes. Ces relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les détendre ou les rompre; elles ne vous enchaînent pas, ne vous imposent aucune charge, ne vous engagent à rien, vous laissent pleine et entière liberté, ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...
Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.
Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, passagères et hospitalières! Foin des bégueules et mijaurées, des rêveuses, vaporeuses, poseuses et raseuses!»
Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu de ses intimes l’avocat des «Émancipées», le porte-parole, le leader et debater des adeptes de la Revendication.