«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les femmes étaient éligibles, nous n’aurions pas la honte d’être représentées par un tel abominable sauteur! s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui connaissait son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage universel l’unique et suprême panacée. Mais hélas! il faut bien se servir des instruments que l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et abjects qu’ils soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de grives ...»

Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait à bavarder, ou plutôt à écouter les panégyriques qu’elle ne se lassait pas de débiter à la gloire de la race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et de son paradisiaque état de civilisation.

«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels goujats que ces citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce qui dès l’abord m’a le plus frappée et nous frappe tous le plus, nous, habitués à la courtoisie française et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des peuples latins. Là-bas, dans les rues, les hommes sont toujours pressés ... Time is money ... et femmes, vieillards, enfants, ils bousculent tout sans pitié. Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant pis pour les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les souffrants et les petits! Telle est leur morale. Et de quelle façon ils se tiennent et se comportent dans les restaurants, dans les brasseries, théâtres, cafés-concerts, dans les tramways et chemins de fer, dans tous les lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça s’étend, ça s’étire, ça vous flanque des coups de coude, ça vous met ses jambes en l’air et vous fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, ça chique sans cesse: on ne voit que mâchoires aller et venir; ça crache partout: de longs jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à gauche ... Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais manger des huîtres! On vous les sert sans coquille, mon cher, les douze huîtres toutes ensemble dans une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les détacher et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez qu’à avaler ça ... C’est appétissant, hein? Ils font de même pour les œufs à la coque: pas besoin de coquetier! On casse trois œufs qu’on verse dans un verre, et on boit. Ils ne comprennent pas, selon la remarque faite par l’un de nous, combien la forme donne d’attrait aux choses et accroît même leur saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte. Nous aimons que les fruits aient non seulement leur enveloppe extérieure, mais leur fin duvet, leur velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, ils vous présentent leurs pommes, poires ou oranges toutes pelées et épluchées, leurs raisins égrenés même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce peuple-là est civilisé: ça dépend de ce qu’on entend par civilisation. D’abord, en dehors de leurs grandes villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils télégraphiques et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: c’est comme un désert, un immense steppe, où parquent çà et là des troupeaux, où les cow-boys, les trappeurs et autres bandits se font la guerre entre eux, dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent même fréquemment aux trains de chemin de fer qui passent, lancés à toute vapeur. Il ne faut pas s’attendre à trouver des routes à travers ces contrées, des routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout est pour les villes, les grands centres; le reste, on ne s’en occupe pas; c’est le domaine des buffles, des flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En maints endroits, par maints côtés et de maintes façons, cette sauvagerie se communique aux villes et perce dans les lois, mœurs et coutumes des habitants. Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est le shériff, c’est-à-dire le premier magistrat ou maire de la localité, qui pend les condamnés et fait l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus déconsidéré et le dernier des individus: chez eux, c’est le plus honorable et le premier des citoyens.

—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, interrompit Magimier.

—Possible! C’est une autre question. Mais tu vois quelle divergence d’opinions, et combien notre civilisation, à nous, diffère de la leur. La dureté, la cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme infusée dans leur sang, et cette cruauté se manifeste surtout à l’égard des faibles, des petits, des pauvres, de tous leurs inférieurs ou de tous ceux qu’ils jugent tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie démocratie! «L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de leurs proverbes. Les Chinois, «les créatures à queue de cochons», ainsi qu’ils les qualifient, ils ne se contentent pas de les maltraiter; à l’occasion, ils les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les tribunaux absolvent toujours ces assassins. «Le Chinois,—John Safran, la peste jaune,—ne doit pas être considéré comme un être humain, mais comme de la vermine»: voilà encore un de leurs principes et de leurs axiomes. Le nègre non plus, et encore bien moins, n’est pas un être humain pour eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime digne de représenter l’humanité.—Le nègre, le gentleman coloré, c’est avant tout, et le terme est doublement mérité, c’est leur bête noire. De même que les blancs, émoustillés par la curiosité et la différence de couleur, se passent volontiers la fantaisie de chiffonner une négresse, de même les nègres ont la passion des femmes blanches; et comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de la répulsion qu’on a pour eux,—fruit défendu n’en est que meilleur,—il advient souvent que des blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de fermiers principalement, sont violentées. C’est ce qu’on nomme le crime usuel, le crime ordinaire, tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé, ne peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le pend, on le «lance vers Jésus»: c’est encore une de leurs aimables locutions, à ces rigides puritains, ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait rôtir à petit feu; à moins qu’on ne préfère l’arroser de pétrole et le faire flamber ... Je me souviens d’un malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il avait osé, lui, cet odieux et affreux coloré, trouver à son goût. On l’attrape, on l’attache sur-le-champ à un poteau, on entasse au pied des fagots, et on y met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez donc! Le soir même, on découvre qu’il y a erreur; ce n’était pas lui, mais un de ses frères, qu’on s’est empressé ...

—De lyncher pareillement?

—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, aussitôt pendu, ou lardé, ou grillé, selon les hasards et le caprice..... Et ces mêmes vertueux personnages, qui s’indignent si fort de voir un nègre embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à Saint-Paul, à Milwaukee, en maintes villes, la traite des petites négresses, les vendent ou les achètent comme esclaves pour les faire servir à leurs plus sales passions. Car c’est bien autre chose qu’en France, tu sais, là-bas!

—Il paraît; c’est ce que j’ai lu.

—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il ne faut jamais qu’on aperçoive un mollet ou une poitrine: shocking! indecent! Ils les habillent toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon du Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait altérer l’innocence de ces blancs agneaux, inspirer de coupables pensées à ces colombes; et quel malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces salauds-là, mon cher, ils prostituent l’enfance à plaisir; ils ont des théâtres où ils exhibent des petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ... Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars de petits garçons. Ils trafiquent des négrillons et des Chinois mâles ou femelles, sachant bien qu’il n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche pleine licence et toute satisfaction.

—Comme chez les Grecs et les Latins.