—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais sans la grâce latine ni l’élégance grecque, par exemple, ah certes non! avec la brutalité et la bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette hypocrisie puritaine et hautaine, sèche, glaciale, perfide, abominablement cruelle, qui est bien la chose la plus répugnante et la plus révoltante ... Je ne suis pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne me targue pas comme eux de pruderie et d’austérité; je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!
—C’est ce que tu me dis souvent.
—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces réminiscences ...
—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... Continue! Parle-moi donc un peu de leurs femmes.
—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. Bien que n’étant ni négresse ni Chinoise, je n’étais pas reçue dans les salons de ces dames; mais je les connais tout de même. Au surplus, ce que je puis dire d’elles, tout le monde le sait, chacun a pu l’apprendre ici ou là. Elles ne veulent plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est bébête, stupid. Seules les créatures inférieures peuvent accepter ce lot d’épouse et de mère: voilà ce qu’elles proclament ...
—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les nôtres, observa Magimier.
—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de la femme sans sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, ces idées-là, à vous autres, messieurs? Des femmes qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle! c’est cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les hommes, à se rendre indépendantes et hardies comme eux, à acquérir ou simuler la force virile. Et cela s’explique: la force est, avec l’argent, le seul moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!» Help yourself! Encore une de leurs maximes. Tant pis pour les faibles! Elles en sont arrivées, ces dames, à vouloir se faire soldats, comme les hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors de la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de renouveler les exploits des Amazones. L’essai n’a du reste pas réussi, ce qui est véritablement fâcheux. Aucune, même parmi les pauvres, ne consent plus à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont là. A peine en âge de marcher, les enfants—on en fabrique encore quelques-uns par surprise ou erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, à s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte que la famille est toute disloquée, surtout avec le divorce comme ils le pratiquent, et qu’il n’y a plus de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est le triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et partout. Chez nous, si les jeunes gens courent après les dots, les jeunes filles, jusqu’à présent,—celles du moins qu’on a préservées du féminisme, du modernisme et de l’américanisme, et qui sont restées Françaises,—ont conservé quelque idéal et font preuve encore de désintéressement. Idéal et désintéressement sont choses et termes absolument ignorés chez les Yankees, et les filles, comme les garçons, veulent de l’argent et ne courtisent que des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne s’en cache! Tout le monde le comprend et le proclame. Dans les théâtres, à la fin du spectacle, sais-tu ce que l’on voit? L’apothéose du dieu, mon cher! Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, entouré de rayons..... A la bonne heure! Au moins on pratique sa religion; on a le culte du veau d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille est jolie et sans fortune, volontiers elle se met en loterie: je t’ai conté cela. Les garçons font de même. Drôles d’hymens! Et celles qui boivent, qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! Il y en a des quantités là-bas, non seulement dans la classe infime, mais parmi les grandes dames et même les jeunes misses, les riches héritières. C’est au point que les principales couturières et les modistes en renom ont annexé des bars à leurs magasins, pour mieux allécher leur aristocratique clientèle. Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront les unions. Aussi se marie-t-on de moins en moins en Amérique; de plus en plus l’homme vit séparé de la femme.....
—Comme ici.
—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un plaisir pour les hommes, qui les débarrasse de toute charge et de toute responsabilité, s’implante et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de rudes mufles tout de même! Je te demande pardon de te dire cela, mais c’est plus fort que moi!
—Ne te gêne pas, ma biche!