Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes aventures. «Tiens! Est-ce qu’il se gêne, lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout aussi bien que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, qu’elle s’était efforcée de rendre aussi productives que possible; mais, elle ne s’en était que trop vite aperçue, les hommes d’à présent sont d’une pingrerie! Il y a trop de concurrentes!
Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait eu le temps de se lancer, avait possédé son hôtel et son équipage, peut-être, ou plutôt sûrement alors, elle aurait trouvé sans peine et à discrétion des admirateurs pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux et se ruiner pour elle. Et si elle n’était pas une de ces célébrités du demi-monde, de ces souveraines de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A Lui, toujours!
En outre, il lui restait obstinément une insurmontable appréhension, une peur bleue de se retrouver enceinte; et, bien plus que ses principes et sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait ses moyens.
Une vulgaire circonstance, une rencontre à un même rayon de magasin de nouveautés, amena un banal échange de politesses entre Jeanne de Sambligny et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, celle que le caustique Chantolle qualifiait si bien de «Reine des Bréhaignes», et mit en relations régulières et suivies ces deux dames, si bien faites pour s’entendre.
S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même n’a fait que pasticher l’amusante Lysistrata d’Aristophane, Guillemine de Chastaing,—mariée à dix-huit ans et divorcée, comme de raison, divorcée à dix-neuf,—avait commencé par prêcher la grève des femmes.
«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux situations désespérées, il faut opposer des moyens désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou non, la femme est esclave. L’heure est venue de nous révolter. Voilà pourquoi j’ai fondé la Ligue des Femmes.
»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle n’a qu’à se mettre en grève.
»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus d’ouvrières, plus de ménagères, plus d’épouses surtout, plus d’amantes ni de maîtresses,—plus d’amour!»[8]
Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de Chastaing. Mais, issue d’une aristocratique et riche famille, délicate et raffinée de goût, d’éducation et d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du peuple qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, aux «intellectuelles», qu’elle s’adressait. Elle les exhortait nettement et énergiquement à la haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait «de refuser leur chair à la souillure des mâles».