Elle se montrait d’ailleurs absolument logique dans ses discours et adjurations. C’était non seulement l’homme à qui elle s’en prenait et qu’elle maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et total anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme semblait être son idéal et son but.
Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, la Ligue de l’Affranchissement des Femmes déclara en novembre 1891, «que l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»[9] , Guillemine de Chastaing s’empressa de faire chorus et lança un manifeste où se lisaient des phrases de ce genre:
«Nous n’en sommes plus à demander, avec les escobards de la démocratie et les jobardes de l’émancipation, la recherche de la paternité: ce que nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons hautement, c’est le droit à la suppression de la maternité. Tout être humain a la faculté de disposer de lui-même à ses risques et périls; sa chair lui appartient: c’est là un principe, un axiome, que nul n’osera contester. Si mes os et ma chair sont à moi, si j’ai le droit de me faire arracher une dent, extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je puis, avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer et déterminer l’expulsion d’un germe qui m’incommode.
»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que présente cette opération, les griefs dangers auxquels nous nous exposons, en l’état actuel de la science: on dirait que la nature, toujours barbare et impitoyable envers la femme, a décrété que qui toucherait à l’existence du germe attenterait en même temps à celle de la mère. C’est donc à nous, femmes, à déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à nous à échapper aux criminelles iniquités de la nature.
»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à l’avortement, nous demandons la mise à l’étude des divers procédés aptes à amener et faciliter l’avortement, nous demandons que les meilleurs opérateurs, les plus expertes opératrices soient signalés à l’attention publique, et que des diplômes d’avorteurs et d’avorteuses leur soient dûment délivrés.»
Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de circonlocutions, de demi-mesures ni de mitaines, et n’y allait pas, comme on dit, par quatre chemins.
«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle dans une autre profession de foi plus récente. Ce serait laisser supposer vraiment que nous ne nous sentons pas la conscience nette et que nous ne sommes pas certaines de nos droits, assurées d’être maîtresses de nous-mêmes, maîtresses de notre ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. Seul, le coupable recherche les ténèbres, a recours aux faux-fuyants, à l’hypocrisie et à l’imposture. Cur non palam si decenter? (Est-ce que le latin serait le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions trop le répéter, nos corps et tout ce qu’ils renferment sont à nous; nous pouvons en expulser ce qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien que des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs l’expulsion d’un germe serait-elle licite un quart d’heure après l’acte charnel, et interdite six semaines plus tard? Vous ne savez même pas ce que c’est que l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous donc tranquilles, et ne fourrez donc plus votre nez en si intime matière!
«Les femmes avortent aujourd’hui plus qu’elles n’enfantent,» comme l’a très loyalement reconnu un de nos plus subtils et de nos plus suggestifs écrivains, dont les romans sont classés sous le titre générique et significatif l’Époque[10] . «La réalité du malheur pèse enfin sur notre clairvoyance, et les jeunes mères préfèrent dérober à la douleur humaine leurs nouveau-nés».
»Bravo!