—C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon temps non plus on n’en voyait pas.
—A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers populaires, à Grenelle comme à Belleville, à La Villette, à Saint-Ouen, on ne rencontre que cela: des femmes chez les mastroquets, des femmes attablées ou debout devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le progrès, l’Émancipation! Ces dames veulent faire comme les hommes!
—Plutôt que d’empêcher les hommes ...
—Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu de donner ou laisser prendre aux femmes les vices que nous avons, il aurait mieux valu travailler à nous guérir ...
—Paraît que c’est comme à Londres, où il y a encore plus d’ivrognesses que d’ivrognes.
—C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin. Je n’y suis pas allé voir ...
—Moi non plus.
— ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus qu’ici, des ivrognesses, par la bonne raison que ça augmente tous les jours chez nous, cette plaie-là! Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes du peuple, sans compter les autres, vous sirotent l’absinthe et le vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux, le schnick et le schnaps, comme celles d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger. C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs hommes qu’elles se piquent le nez, tantôt avec leur progéniture. J’en voyais une, l’autre jour, la grosse blanchisseuse de la rue Oudinot ...
—Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son lit, après l’avoir arrosé de pétrole, et qui s’écriait si drôlement: «Je veux mourir comme Jeanne d’Arc! mourir sur mon bûcher!»
—C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui, c’est la femme Bourdillon. Elle buvait un verre de rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans lequel elle faisait tremper une croûte de pain pour son moutard, un môme de trois ans, et elle lui donnait cette croûte à manger, comme elle eût fait d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque.